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Ligne de flottaison

Marie-Odile Goudet

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Avec Ligne de flottaison (edition Gunten 2010), son troisième roman, Marie-Odile Goudet raconte la vie de Judith, née après guerre, dans un village lorrain, au sein d'une famille exigeante et laborieuse où "toute réjouissance était préalablement passée à l'aune austère du devoir". La jeune fille est scolarisée chez les sévères Ursulines de Sarrebourg jusqu'au moment où le père (gérant d'une petite manufacture de textile soudain en difficulté) emmène tout le monde à Marseille. C'est une première rupture dans l'existence de l'héroïne qui, simultanément, perd sa mère (décédée) et l'un de ses frères (exilé au Canada), avant d'entrer en Faculté de Lettres d'Aix-en-Provence pour devenir professeur.
Le second événement capital est sa rencontre avec Harry, un collègue dont la fantaisie ébranle les valeurs rigides de la première éducation. Ensemble, ils effectuent des voyages pleins d'imprévus et leurs deux filles sont déjà grandes lorsque Judith devient veuve et si désespérée qu'elle s'enfuit, seule, en Guadeloupe.
Le destin, à nouveau, se montre clément en lui faisant rencontrer Eudoxie, une Antillaise énergique de soixante-quinze ans qui a perdu, elle aussi, l'homme de sa vie et qui accorde à notre héroïne assez de bienveillance pour lui permettre de surnager et retrouver une "ligne de flottaison" tournée vers sa famille restée en Métropole.

Voilà, résumée, la trajectoire animée que retrace Judith depuis sa retraite guadeloupéenne ; mais l'alacrité du propos est accentuée de bien des façons.
D'abord, la narratrice se présente en personne, sans complaisance mais non sans humour, comme une blonde plantureuse et bien temporelle : "Je pèse lourd sur cette terre", dit-elle. Ensuite, une constante alternance des épisodes présents et des souvenirs d'enfance éclaire la vie intérieure du personnage qui, l'âge venu, connaît mieux sa compassion pour les victimes de tous bords, son attrait pour la mer et la marche à pied, son aversion pour la tricherie qui "hérisse le côté prussien de son caractère"... Tout cela humanise l'héroïne qui se rapproche encore de nous en confessant ses doutes ontologiques (par exemple "la purge du prétendu purgatoire") ou le plaisir qu'elle éprouve à s'oublier, sur une plage de Grande-Terre, "dans un bienheureux anéantissement"... Car, dans cette chronique autobiographique, l'exotisme antillais s'accorde avec les errements psychologiques de l'héroïne : le lecteur découvre les sentiments singuliers de Judith en même temps que les aspects historiques, culturels, géographiques de la grande île lointaine avec ses personnages pittoresques comme Hortensius, ce pêcheur taciturne et ascète, ou Marie-Dolorès, médecin "au profil de princesse inca", avec ses oiseaux aux noms étranges (gosiers, malfinis, pique-boeufs...), au rythme du tambour Ka, "l'instrument-roi"....

C'est donc sous un ciel d'outre-mer éclairé de réminiscences que le lecteur suit cette traversée de vie agitée de vagues culturelles contrastées, depuis le rouleau des premières normes éducatives jusqu'à l'amour ouvert au grand large et, enfin, le retour sur soi, l'arrivée au port, en somme... Dans cette aventure, quelle part revient aux souvenirs vécus de Marie-Odile Goudet et quelle part est inventée ? Cela ne nous regarde pas : laissons à l'écrivain le mystère de sa création. L'essentiel est le plaisir que nous trouvons dans une parole qui a de la tenue, le goût de la langue maîtrisée, avec ses discrètes références classiques et ses images poétiques. "Je retourne à mes souvenirs de fillette comme une guêpe sur une tartine", dit une Judith proche de nous parce qu'elle se souvient du passé avec une poignante nostalgie : qu'est devenu Jean-Baptiste, l'habile ouvrier-verrier ? L'échoppe du sabotier Jean Divinet, hélas, est fermée... et, sans les myrtilles de notre rocher d'enfance, Maman, avec quoi ferons-nous nos confitures ?... C'est là sans doute l'un des côtés les plus attachants du livre ; on se dit que la trame de cette histoire romancée ressemble un peu à la nôtre car nous vieillissons, n'est-ce pas, comme Judith, "de devoir supporter la cohabitation d'un trop grand nombre de cultures ... "

MR

 

Secrétariat du Prix : Madame Monique LABAUNE - 17, route de Montcoy - 71670 - Le Breuil