Georges Riguet  > Sa vie  > Allocutions de Maurice Riguet 

2009 Georges Riguet et "La Gueule Noire" (avec une étude de Jean-Pierre Valabrègue)


2007 Langages et art d'écrire (Réflexions de Georges Riguet)

2008 Langages et art d'écrire (Suite des réflexions de Georges Riguet)

2010 "L'arme sur l'épaule" (Souvenirs du service militaire de Georges Riguet)

2011 "Les Guerriers sans fureur" (Souvenirs de Georges Riguet, Combattant de 39-40)

2012 Souvenirs et réflexions sur le tourisme par Georges Riguet

2013 Hommage à Tristan Maya (1926-2000), ancien membre du jury

2014 Anciens lieux de divertissements populaires creusotins

2015 Le thème de l'enfance dans les oeuvres de Georges Riguet destinées à la jeunesse

2016 Georges Riguet lecteur de la revue "Le miroir dijonnais et de Bourgogne" (1923-1940)

2017 Etude sur Victor Hugo par Georges Riguet (1938)

Présentation (par Maurice Riguet)

Chers amis,

J'ai eu l'occasion d'énumérer nombre de périodiques ouverts aux articles de Georges Riguet. Citons, parmi les plus récents, "Le Courrier de Saône-et-Loire", "La Renaissance", "La Gazette indépendante", "Le Morvandiau de Paris", "Nivernais-Morvan", "Art et Poésie", etc, etc...
Mais, avant 1940, mon père collaborait déjà à de multiples organes de presse pédagogique ("Loisirs et profession", "Les Primaires", etc...) ou littéraire ("La Bourgogne d'or", "Septimanie", "L'Essor"...) ainsi qu'à des journaux grand public comme "L'Espoir", "Le Pays", "La Revue du Centre", etc...
et aussi, parmi eux, La Gueule Noire, ce mensuel d'extrême gauche, né à Montceau-les-Mines (en 1924), à l'initiative de Pierre Camus et d'une poignée d'amis parmi lesquels deux instituteurs-auteurs (Lucien Chapuis et Antoine Méchin) et un caricaturiste (Louis Mourier, alias Marix) originaire de Perrecy-les-Forges.

Souhaitant amuser les travailleurs et les défendre en harcelant tous ceux qui prétendent les brimer, La Gueule Noire s'en prenait, bien sûr, aux détenteurs de l'autorité (directeurs, contremaîtres, gardes...) en proposant une matière variée :

- petits faits de la vie courante ; ex. "Le langage fantaisiste" (évoqué par Claude
Pallot, alias Cépé) d'une jardinière des Prés Calards

- poésie chansonnière et actualité ; ex. au Creusot, l'inauguration de la salle des
fêtes, le retard dans l'érection du monument aux morts, ou bien, sous la plume
d'un autre Creusotin (Alfred Jury, alias Fred Jyl) : les hausses injustifiées...

- anticléricalisme

- défense des travailleurs

- politique ; ex. en 1928, Victor Bataille (le candidat de l'Usine) devient une "tête
de turc" du journal...

- contes et feuilletons ;

- comptes rendus de publications ; ex. à propos de recueils de Georges Riguet :
pour "Sérénades" (1er août 1930) : Riguet n'écrit pas pour la gloire ou l'argent,ces deux divinités de notre époque mercantile. Poète sincère, il exprime simplement ses sentiments (Pierre Camus)
ou pour "Chants Nouveaux" (août 1933) : Ce sont les cris de révolte et d'espoir d'une classe opprimée. Riguet s'attaque aux idoles fauteurs de guerre et prend une place enviable parmi les poètes d'avant-garde.

Malgré les difficultés financières, les tracasseries officielles, les procès..."La Gueule Noire" paraîtra durant treize années, avec 150 numéros (le dernier, le 1er juin 1937).

L'analyse de son contenu et de sa trajectoire doit nous intéresser, car ce journal est un reflet de la culture de notre proche région. Mais également il fait apparaître un Georges Riguet "nouveau", c'est-à-dire un jeune homme célibataire, plus ou moins libertaire, et un écrivain débutant qui aiguise sa plume. Quelqu'un que nous allons dévouvrir, sans doute avec un peu de surprise amusée, en écoutant l'exposé de Jean-Pierre Valabrègue.

Jean-Pierre Valabrègue est linguiste, historien, auteur de guides toponymiques (ex. "La Mémoire des lieux-dits, Quais, rues et places : Montceau, cette inconnue") ; auteur d'études d'anthropologie culturelle concernant des localités (Saint-Romain-sous-Gourdon) ou des personnalités de notre région telles que le poète Guillaume Des Autelz ou l'Abbé Claude Courtépée ; auteur aussi d'un "best-seller" régional, "Le Montcellien", dictionnaire du français régional parlé et écrit dans le Bassin Minier...

Réjouissons-nous qu'il ait accepté aujourd'hui de partager avec nous le résultat de ses recherches.

Cher ami, tu as la parole...

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Georges Riguet et "La Gueule Noire" (par Jean-Pierre Valabrègue)

Avez-vous vu la maquette animée du Franc-Comtois Joseph Bouchot, exposée au Musée de La Verrerie, au Creusot ? Près de la « machine à vapeur verticale » (n° 23), un ouvrier a en main et lit un journal ; c'est « La Gueule Noire » ! Ce journal mensuel connut treize années de parution (1924 - 1937).

C'est le 1er décembre 1924 que parut le premier numéro de LA GUEULE NOIRE, journal mensuel amusant, destiné au Bassin Minier de Montceau-Blanzy et au Bassin du Creusot. Par la suite, il se destina aussi à Chalon-sur-Saône, Digoin, Issy-l'Évêque ; mais Montceau-les-Mines et Le Creusot restèrent le centre de son rayon d'action : chaque mois, avec un article de première page intitulé « Montceau à vue de nez » signé tantôt Jaukay, tantôt Pierre Camus, et un autre article de deuxième page intitulé « Échos de La Marolle », le journal ouvrait les hostilités.

Pendant ses 13 années de parution, il s'agit bien d'hostilités. D'inspiration libertaire, LA GUEULE NOIRE était à la Bourgogne du sud ce que LE CANARD ENCHAÎNÉ était au pays tout entier : la vigie attentive à laquelle n'échappait aucune mauvaise action politique, sociale ou religieuse. La rédaction eut toujours son siège à Paris, au domicile du gérant fondateur, Pierre Camus. L'administration et l'imprimerie, d'abord parisiennes, furent dès 1926 installées à Montceau-les-Mines, au siège de l'Imprimerie Ouvrière, rue des Oiseaux, dirigée par Georges Jordery. Quant aux illustrations, essentiellement satiriques, elles furent longtemps du seul Marix.

Le succès du mensuel avait été immédiat. Dès le n° 3 (février 1925), le journal s'en félicitait à sa manière : Attention ! Un feu de cheminée s'est déclaré lundi matin, chez Madame Machère, à la R'vire. Mme Machère avait commis l'imprudence d'allumer son poêle avec « LA GUEULE NOIRE ». Or, chacun sait que ce journal a maintenant un fort tirage, d'où la cause de ce commencement d'incendie. N'imitez pas Madame Machère.

Les collaborateurs étaient une bande de copains du gérant, Pierre Camus, qui enrôla très vite la fine fleur des esprits forts et des belles plumes du Bassin Minier des années 30 : Pierre Camus, secrétaire de mairie à Blanzy, devenu à Paris journaliste à « L'Humanité », était resté en relations étroites avec ses amis du Bassin Minier ; Georges Jordery était imprimeur à Montceau ; Lucien Chapuis était instituteur dans le Bassin Minier ; Antonin Lamalle et Antoine Méchin, également instituteurs dans le Bassin Minier, étaient connus comme auteurs de revues locales et de chansons à succès ; quant à Louis Mourier, alias Marix, il était ébéniste spécialisé dans la réfection des meubles anciens ; formé à Perrecy-les-Forges, son village natal, il exerçait à Paris. Très vite, ils furent rejoints par le Montcellien Victor Boisson, dit Vitto, et trois Creusotins, Claude Pallot, dit Cépé, Fred Jury, dit Fred Jyl', et Georges Riguet, qui signait, généralement de son nom, mais parfois du pseudo Jean de La Marolle.

Sur quels sujets exerçaient-ils leurs talents ? L'actualité régionale avait évidemment la priorité, crêpages de chignons, exploits d'ivrognes, mésaventures de pêcheurs ou de chasseurs : En entrant dans un pré, les chiens levèrent une superbe bande de dindes, (…) en occirent proprement quinze … . La défense des travailleurs du Bassin Minier ou du Creusot noircissait des colonnes : Bamboye (sobriquet de Schneider) est roi, mais il a pour l'aider un ministre, Mouchard… ». A Montceau, la chronique « Les beurdineries du Déyaud », pseudonyme de Pierre Camus, s'apitoyait sur les malheurs prétendus des patrons ou du directeur de la Mine ; et Marix croquait d'un crayon vengeur les célébrités locales représentées grosses et grasses, victimes, disait-il, de l'enflation .

L'anticléricalisme se manifestait à la moindre occasion. Les tribulations d'un prêtre du Bassin Minier, qui s'était marié, puis avait quitté le domicile conjugal et réendossé la soutane en demandant le divorce, fut, on s'en doute, pour le journal, pain bénit !

La politique, surtout à l'occasion des élections législatives et municipales, exerça la verve des auteurs. Jean Didier, maire socialiste (1927-1934), puis Claude Martin, dit « Le Crassou » (1934-1936), tous les deux maires de Montceau-les-Mines, en firent souvent les frais. Et la politique étrangère, très vite dominée par Hitler, inspira l'inquiétude mordante de Camus et de Marix, jusqu'à la scatologie.
Mais, quels que soient les sujets, c'est tout l'art littéraire qui était à l'honneur dans ces pages mensuelles. Dans des chroniques récurrentes : « Montceau à vue de nez », « De dernier mon ceyau », « De dessus l'obélisque », etc. Mais aussi dans un foisonnement de textes, critiques, contes, feuilletons, poèmes, impressions fugitives, en prose, mais aussi en vers. En particulier sous la signature de Marix et de Georges Riguet, lesquels excellaient dans tous les genres.

Treize années de parution. Et puis, les perturbations qui précédèrent les conflits des années 40 eurent raison de ce mensuel. Dernier numéro, le 1er juin 1937.


GEORGES RIGUET ET LA GUEULE NOIRE

L'aventure de "La Gueule Noire" commença en 1924. Georges Riguet collabora à "La Gueule Noire" dès le mois d'août 1926, à l'âge de 22 ans, avec un article intitulé : « Nos physionomies : Une vraie Gueule Noire » ; je vous le présenterai tout à l'heure.
Deux ans plus tard, il avait le droit de figurer en première page, portraituré, et un peu caricaturé, par CÉPÉ, c'est-à-dire par le Creusotin Claude Pallot ; et, dans le cadre de la chronique « Nos collaborateurs », où, au fil des années, passèrent les principaux collaborateurs du journal, Georges Riguet eut droit à un article « biographique », affectueux, bourré de jeux de mots. Le voici :

Comme chacun sait, Georges Riguet n'est qu'un pseudonyme, notre collaborateur se nommant en réalité RIT-GAI.
Son nom le prédestinait au journalisme. Après avoir hésité entre « Le Corbillard » et « La Gueule Noire », il opta pour ce dernier journal.
Quoiqu'il soit né à Uxeau, Georges Riguet est de race blanche et n'a rien de commun avec le jardinier Blaise, le médium de Nantes, si ce n'est que tous les deux sont pleins « d'esprit ».
Tout jeune, il manifesta de solides qualités d'intelligence. A 7 mois, il lisait la tête en bas et dans 3 sens différents l'alphabet écrit indifféremment en rouge ou en noir.
Ses parents nous ont confié qu'en son jeune âge, c'était un enfant très sale. Ce qui expliquerait qu'aujourd'hui encore il ne puisse sortir sans sa lyre.
Car Georges Riguet est poète et taquine la muse. Ne disons pas « les muses », comme de mauvaises langues le prétendent.
Comme poète, il plane dans les nuages. Il se trouve là particulièrement bien placé pour rédiger ses bulletins météorologiques. Ce qui prouve que la Gueule Noire sait, quand il faut, s'entourer de collaborateurs de « haute compétence ».
Un dernier mot : Georges Riguet est célibataire.
Mais comme il nous a défendu de franchir le mur de sa vie privée, nous n'en dirons pas davantage sur ce « mauvais sujet »
.

Ce dernier jeu de mots est un bon jeu de mots ; il dit par antiphrase que Georges Riguet est un « mauvais sujet », coup de griffe affectueux et grande tape amicale ; mais il dit aussi avec ironie qu'il n'est pas nécessaire de s'intéresser à son célibat, bien d'autres sujets méritant de faire couler l'encre journalistique !
Il n'empêche que le numéro 118 d'octobre 1934 publiera en première page :
Carnet de Mariage. Nous avons appris avec plaisir le mariage de notre collaborateur et ami Georges Riguet. Toute la Direction de la Gueule Noire adresse aux deux jeunes époux ses meilleurs vœux de bonheur.
Et, durant les dix années de la collaboration de Georges Riguet au journal, "La Gueule Noire" annoncera la publication des ouvrages de Riguet. Et en effet, de 1926 à 1936, Riguet publiera 10 livres, dont des extraits paraîtront dans le journal, qui ne seront néanmoins que quelques-unes des innombrables contributions de Georges Riguet à "La Gueule Noire".

Nous allons les regarder de près, ces contributions. Sa collaboration fut multiforme :
- des poèmes ; qui connaît Georges Riguet ne songera pas à s'en étonner ;
- des contes : plusieurs anticiperont, comme ses poèmes, sur des publications prochaines ;
- des saynètes et pièces de théâtre, comme cet « Alfred », comédie en un acte, publié en novembre 1931 ;
- des chroniques sur l'actualité régionale ;
- des chroniques sur l'actualité politique, régionale, mais aussi nationale
- un inattendu « Bill l'intrépide cow-boy », qualifié de « grand roman-cinéma d'amour et d'aventures », qui parut en feuilleton d'août à décembre 1928 ;
- des « rédactions enfantines » moins inattendues, Georges Riguet étant instituteur ; reste à savoir quel est le degré d'authenticité de ces prétendues proses enfantines ;
- un inattendu « Carnet de la T.S.F. », chronique sur la radio de l'époque, donnant notamment des précisions techniques de la plus haute… fantaisie, et qui dura de nombreux mois ;
- une non moins inattendue chronique météorologique, signée « G. R., Directeur des Services Météorologiques de "La Gueule Noire", qui dura elle-aussi de nombreux mois ;
- et aussi la chronique mensuelle sur Le Creusot, chronique fondamentale, signée presque immanquablement "Jean de La Marolle".
- en revanche, j'ignore si les dessins satiriques qui émaillent La Gueule Noire et qui sont signés « GR » sont aussi de lui !


FLORILÈGE : GEORGES RIGUET DANS LA GUEULE NOIRE

Voici donc, pour terminer, quelques échantillons de ces multiples contributions :

1 - « Une vraie gueule noire ! » (août 1926 ; n° 22) : son premier article ; silhouette.

2 - « Quand les femmes voteront » (mai 1929 ; n° 53) : actualité nationale.

3 - « Un bicycliste imprudent » (mars 1928 ; n° 39) : rédaction enfantine.

4 - « Et maintenant ? » (mai 1928 ; n° 41) : chronique politique.

5 - « Les odeurs du Creusot » (septembre 1926 ; n° 23) : actualité régionale ;

6 - « Watteau » (avril 1929 ; n° 52) : poème.

7 - « Avril » (avril 1927 ; n° 28) : poème.

En guise d'introduction, je dirai qu'il faut avoir présent à l'esprit que Georges Riguet, quand il arrive à "La Gueule Noire", en 1926, a 22 ans ! Autrement dit, les textes qui vont être évoqués sont des textes d'un tout jeune homme. Je les ai choisis parmi ceux des années 1926-1929 ; il avait entre 22 et 25 ans !
Maurice, fils de Georges Riguet, tu ne naîtras toi-même que bien plus tard : je te parle aujourd'hui de la préhistoire de ton père !

1- UNE VRAIE GUEULE NOIRE

Vous ne connaissez pas Ali ?
Au fait, j'ignore son nom complet. Chacun au Creusot l'appelle Ali, et ce nom-là lui va bien. C'est un nom souriant et joli, comme le gentleman qui le porte.
Le gentleman, parfaitement !
Ali est le plus beau, le plus fringant, le plus séduisant des élégants du Creusot… La taille petite, mais bien prise, les traits fins, le sourire aisé, les dents blanches, ce jeune homme a tout pour plaire et je sais nombre de Creusotines… mais passons.
Et, en sus de si précieuses séductions, Ali possède aussi cet avantage rare : un teint d'un brun profond, luisant, parfait, qui fait paraître plus vif et quelque peu féroce l'éclat de trente-deux dents solides…
Ali est la plus belle gueule noire du Creusot. Mais après ça, n'allez pas prendre Ali pour un nègre. Ali n'est pas un nègre. Lui-même l'affirme avec force, Ali n'a pas d'anthropophages dans sa famille ; Ali ignore la saveur d'une cuisse d'explorateur rôtie à la broche. Ali ne s'est jamais promené vêtu d'un simple pagne et d'un anneau dans le nez ; il connaît la décence et se met de façon sélect, paraissant ignorer ce proverbe qui affirme que « le noir est toujours habillé ».
Ali est un jeune homme raisonnable et civilisé, qui porte à la boutonnière plusieurs rubans héroïques, mange sans dégoût des aliments d'origine végétale, sait se comporter comme il faut dans les fêtes publiques, et possède une fiancée charmante, blanche d'ailleurs, car Ali a les négresses en horreur !
La meilleure preuve qu'Ali n'est pas un nègre, c'est qu'il s'exprime avec une grande correction et vous répond très nettement « cela va bien », alors qu'un Sénégalais authentique vous dirait invariablement « y a bon ».
Ali est aussi un jeune homme sérieux. Et bien des Creusotins de pure race sont souvent plus noirs que lui - moralement parlant.
En fait de danses, Ali pratique les plus modernes. Et quelle souplesse dans ses évolutions ! C'en est même un peu troublant quelquefois…
Oh ! je sais bien qu'il n'a jamais dansé le pas des cannibales en brandissant une sagaie, autour du feu de quelque tribu de Ouoloffs, mais tout de même…
N'importe, Ali est un jeune homme charmant. On n'a pas le noir avec lui. Mais ne vous avisez pas de fredonner le refrain bien connu…
Moi, bon nègre, tout noir, tout noir,
De la tête aux pieds, si vous voulez voir…
Alors, je ne donnerais pas quatre sous de vos deux oreilles !…


Cet article est de la plus parfaite actualité ! C'est tout à l'honneur de Georges Riguet. Mais c'est aussi la marque, hélas ! qu'on n'a guère évolué depuis 1926 !

Le texte suivant est beaucoup moins à son honneur ! D'ailleurs, "La Gueule Noire" l'a publié accompagné de cette « note de la rédaction » - la mention fameuse « N.D.L.R. » - : Nous laissons toute la responsabilité de son article à notre ami Georges Riguet. Mais nous ne voudrions pas être à sa place quand il comparaîtra devant Sidonie.


2- QUAND LES FEMMES VOTERONT

(…) Il y a longtemps qu'on en parle, et ça finira bien par arriver un jour.
Et ce jour-là, j'imagine, il y aura de quoi se taper sur les cuisses !
Les femmes électrices, candidates, députées !
Quelles rigolades en perspective !
Oh ! ce n'est pas que je veuille diminuer en rien l'intelligence, l'esprit, les lumières intellectuelles de la plupart des femmes. Au contraire. Je reconnais même bien haut que, dans l'art de parler pour ne rien dire, les femmes sont nettement supérieures aux hommes. C'est dire si, dans les réunions politiques, elles seront à leur affaire !
(…) En vérité, ça sera le bon temps pour les hommes, ce temps-là. Pendant que ces dames se passeront leurs nerfs dans les meetings, au moins leurs maris seront-ils tranquilles et pourront-ils à leur aise prolonger la partie au café du coin.
Mais je m'arrête. Je vais me faire écharper.



A plusieurs reprises, mettant à profit son métier d' « instituteur », comme on disait à l'époque, « d'instruisou » comme disait alors Henri Vincenot, Georges Riguet a publié dans "La Gueule Noire" des textes dont on ignore le degré d'authenticité. Ils sont à chaque fois titrés « rédactions enfantines ». On doit reconnaître qu' « ils font vrai » !


3- RÉDACTION ENFANTINE :

UN BICYCLISTE IMPRUDENT

SUJET : Vous avez vu un cycliste descendre à toute vitesse une route dangereuse. Quelles réflexions cela vous a-t-il inspirées ?
(…) Quand on va très vite en bicyclette, on risque de rencontrer un gros caillou, ou un chien, ou une dame qui ne regarde pas son chemin, ou une autre bicyclette, et alors on se fiche dessus, on fait un val-dingue, on ramasse une bûche et en ramassant une bûche on peut se casser une patte.
Il y a même des bicyclistes qui se tuent comme ça en allant trop vite, et c'est embêtant à cause que quand on est mort on peut plus aller en bicyclette.
C'est pourquoi que si mon papa m'achète un vélo, je lui dirai d'y mettre des refrains solides, pour pas que je ramasse des bûches.



4- L'ACTUALITÉ POLITIQUE

ET MAINTENANT ?

… Et maintenant qu'ils sont à l'abri du vent pour quatre bonnes années, maintenant qu'ils sont élus, que vont-ils faire ?
Que vont-ils faire, nos députés ?
- Travailler, bien sûr, comme ils l'ont promis !
Travailler d'arrache-pied, sans aucun doute.
Vous allez les voir retrousser leurs manches et se mettre, avec quelle vigueur, au boulot ! Puisqu'ils l'ont dit !
Des réformes, demandez-vous ? Ah ! ah ! vous allez voir s'y vont s'y atteler et te vous en voter, des petites et des grandes.
Moins d'impôts, n'est-ce pas ? des salaires plus humains, davantage de justice et d'égalité, c'est bien ce que vous réclamez, braves électeurs ?
(…) Sois tranquille, paysan, tu n'auras plus demain à tant te courber vers la terre pour y glaner ton humble vie ! Sois tranquille, ouvrier des villes, tu vas connaître l'opulence. (…) Couche-toi sur tes deux oreilles, petit commerçant, on va supprimer les taxes sur ton chiffre d'affaire ! Dormez en paix, père et mère de famille. (…) Sois content aussi, jeune soldat. (…)
Réjouissez-vous, tous les humbles, tous les travailleurs, tous les petits. On va enfin penser à vous !
Vous allez les voir, vos élus ! (…) Puisqu'ils l'ont promis !
… A moins que, soudain frappés d'un mal étrange, ils ne s'endorment sur le mol oreiller de leurs quarante-cinq mille balles, d'un invincible et honteux sommeil !!



5- LES ODEURS DU CREUSOT

(…) Je ne voudrais pas médire du Creusot, mais, à parler franc, c'est bien la ville qui sent le plus mauvais du département.
Certes, il y a, au Creusot, d'agréables odeurs ; il y en a d'autres, moins agréables, mais en tout cas normales.
(…) Toutes ces odeurs semblent fades près de celle qu'on hume, chaque après-midi, vers cinq heures, en haut de la rue de Chalon.
Toutes les expressions (…) « ça pue, ça fouette » semblent trop faibles pour exprimer la demi-suffocation qu'on sent monter à ses narines. Cette odeur-là n'a pas de nom. « Ah ! zut, je préfère encore l'odeur de la pompe à chose ! » disait un gars l'autre jour. Il n'avait ma foi pas tort.
Je ne suis pas chimiste pour un sou, mais je me demande bien quelle sale cuisine ils ont à mijoter dans leurs fours, pour empoisonner ainsi quotidiennement une cité de 40.000 nez.
Heureusement, comme le rat dans son fromage, on finit par s'y habituer.
Un aveugle devina, paraît-il un jour, la présence près de lui d'un paysan de la Bresse : « A quoi l'as-tu reconnu ?», lui demanda-t-on. « A l'odeur de ses pieds », dit-il.
Cet aveugle-là, je crois qu'on peut l'amener place Schneider. Il s'y reconnaîtra sans difficulté.
Si j'avais de l'argent de trop, j'achèterais des appareils, et j'installerais au Creusot une usine pour recueillir et condenser la bonne odeur en question. On mettrait ça dans des petits flacons : « Achetez 'j' me pâme', la douce odeur creusotine, 29,95 le flacon ». Et vous verriez, ça supplanterait l'eau de Cologne.


Et pour finir, et puisque le « Prix Georges Riguet » est un prix de poésie, voici deux poèmes :
D'abord, un essai de peinture avec des mots et des rimes :


6- WATTEAU

Deux rayons d'argent poli
Qui cheminent dans le soir…
Et parmi les branches noires
Du vieux tilleul endormi
Est venu s'asseoir dolent
Un beau Pierrot blanc.

Sa figure pauvre et ronde
Etait toute blanche et blonde.
Se précisaient dans les branches
D'un pantalon de satin
Ses deux espadrilles blanches.

Se berçant au sommeil doux
Du feuillage et, dans la brise,
Caressant sur ses genoux
Une guitare imprécise,
D'une voix grêle et commune
Il chantait sans amertume

Dans la mélancolie du clair de lune.



Et puisqu'on est en avril, voici un Ronsard de la ville, un Ronsard urbain, qui invite « Mignonne » à venir lécher les vitrines.


7- AVRIL

Sur le music-hall des buissons,
Le printemps fait des vocalises,
Donnant d'agréables frissons
A Jeanne, à Rose, à Berthe, à Lise…

Les échos sont pleins de chansons.
Mais entends pleurer, dans la bise,
Les pauvres cœurs que dévalise
L'Amour, petit dieu polisson.

Mignonne, adieu l'hiver ! Viens t'en
Rire au clair soleil du printemps.
Et puis, nous irons tous les deux

Voir aux vitrines des boutiques
Des poissons d'avril magnifiques
Enrubannés de satin bleu.

 

Secrétariat du Prix : Madame Monique LABAUNE - 17, route de Montcoy - 71670 - Le Breuil