Georges Riguet  > Sa vie  > Allocutions de Maurice Riguet 

2010 "L'arme sur l'épaule" (Souvenirs du service militaire de Georges Riguet)


2007 Langages et art d'écrire (Réflexions de Georges Riguet)

2008 Langages et art d'écrire (Suite des réflexions de Georges Riguet)

2009 Georges Riguet et "La Gueule Noire" (avec une étude de Jean-Pierre Valabrègue)

2011 "Les Guerriers sans fureur" (Souvenirs de Georges Riguet, Combattant de 39-40)

2012 Souvenirs et réflexions sur le tourisme par Georges Riguet

2013 Hommage à Tristan Maya (1926-2000), ancien membre du jury

2014 Anciens lieux de divertissements populaires creusotins

2015 Le thème de l'enfance dans les oeuvres de Georges Riguet destinées à la jeunesse

2016 Georges Riguet lecteur de la revue "Le miroir dijonnais et de Bourgogne" (1923-1940)

2017 Etude sur Victor Hugo par Georges Riguet (1938)

2018 Georges Riguet : résumés d'une vingtaine d'études sur l'écrivain creusotin

Chers amis,

Depuis 1999, nous entretenons la mémoire de Georges Riguet, la mémoire d'un pur poète dont nous avons admiré la plénitude du talent dans "Les Chansons de l'Ouche-fontaine" ou dans le florilège champêtre de "La Petite Muse", dans les "Images creusotines", dans les "Contes morvandiaux", etc…
Aussi souhaitons-nous connaître ses tout débuts dans la vie sociale et « scripturaire », c'est-à-dire relative à l'écriture.

L'année dernière, Jean-Pierre Valabrègue a évoqué sa collaboration (à partir d'août 1926) au mensuel d'inspiration libertaire : "La Gueule Noire", en citant son premier article intitulé : « Une physionomie : une vraie gueule noire ».
Vous vous souvenez que le portrait était celui d'un jeune creusotin prénommé Ali dont le teint d'un brun profond fasait paraître plus vif et quelque peu féroce l'éclat des dents…
Pour bien situer ce premier papier de journaliste de mon père, il faut avoir présent à l'esprit :
- 1) que nous sommes en 1926, à une époque où, dans notre pays dit civilisé, les représentations socio-culturelles sont largement ethnocentriques : les sociétés traditionnelles (africaines, par ex.) paraissent étranges ou drôles…
- 2) que Georges Riguet a 22 ans et vient d'être « libéré » (c'est le mot qui convient) de son service militaire effectué en Afrique du Nord.
Le portrait d'Ali (et peut-être la décision de collaborer au journal "La Gueule Noire") s'éclairent quand on sait qu'entre 1924 et 1926, notre poète a eu « L'arme sur l'épaule » en Tunisie, au 18ème Régiment d'Infanterie Coloniale de Gabès… dans lequel beaucoup d' « indigènes » d'Afrique noire étaient recrutés (Sénégalais, mais aussi Soudanais, Guinéens, Bambaras du Mali, Mossis de Haute Volta, Toucouleurs de Mauritanie…)

"L'Arme sur l'épaule", c'est précisément le titre des souvenirs des dix-huit mois de service militaire de Georges Riguet, souvenirs rédigés à partir de ses notes prises sur le vif, et publiés (en 40 épisodes) dans un journal hebdomadaire "La Dépêche socialiste" de Mâcon, à partir du 8 août 1936.

Nous allons essayer de commenter et illustrer ces souvenirs, en n'oubliant pas le contexte (historique, géographique, social…) qui les imprègne, en n'oubliant pas non plus l'âge de l'écrivain et l'inconfort de sa situation d'observateur qui expliquent assez ses points de vue…
Disons tout de suite que les notes du soldat Riguet ne sont pas franchement originales dans l'attention portée à un pays exotique, ou dans la critique du fait militaire (critique assez répandue chez des jeunes privés soudainement de leur famille et des plaisirs de la vie civile),.
Mais nous verrons que la singularité vient du regard tour à tour virulent humoristique ou imagé.


L'antimilitarisme, assurément, est le thème dominant. Dès le premier texte, on sait à quoi s'en tenir :

1)La vie militaire abrutit (cf extrait)
Les exercices, les marches, les corvées... toute cette absorbante activité militaire finit par avoir raison du pauvre troufion, chez qui l'individu s'efface progressivement au profit du numéro matricule. Comme ces appareils qui transforment le cochon en jambons et autre saucisses, la Machine militaire engloutit l'homme normal, avec ses qualités et ses défauts, son intelligence et sa dignité, elle le disloque de si savante façon qu'à la sortie de l'engrenage ce n'est plus qu'un soldat, une andouille ficelée, un être propre à exécuter les ordres et à servir de chair à canon.

2) et le tirailleur Riguet n'ést pas un soldat modèle (cf extrait)
Le soldat modèle s'occupe de son barda, de son fusil, et salue à six pas en faisant claquer les talons. C'est tout. Le soldat modèle ne voit rien et ne se sert pas de stylo pour noter des remarques. J'étais destiné à ne jamais faire un bon soldat. Certes, ma vie militaire s'est passée normalement, je n'ai jamais lancé mon soulier (sic) à la figure d'un de mes supérieurs, et je n'ai pas couché à la salle de police plus souvent qu'un autre... Mais, au fond, non vraiment, je n'entrais pas dans le jeu.

Arrêtons-nous un instant pour remarquer que notre soldat-instituteur (il a enseigné un an à Rully avant de recevoir sa feuille de route, en octobre 1924) « n'entre pas dans le jeu », en effet, puisqu'envoyé (en décembre 1924) suivre un peloton d'EOR à Tunis, il n'a que le grade de sergent à son retour à Gabès, en avril 1925 … Mais lorsqu'il écrit qu'il était destiné à ne jamais faire un bon soldat, on doit rappeler sa campagne courageuse au front de 39-40 (cf son récit "Les Guerriers sans fureur" de 1943) ainsi que son activité au sein de l'Union fédérale des Anciens Combattants qui lui vaudra de recevoir, en 1989, la médaille de vermeil « pour 45 années de services rendus au monde du combattant ».
Bon gré, mal gré, il aura bien fallu hélas qu'il « entre dans le jeu » !

Mais, à vingt-deux ans, sa verve est contestataire et sans nuance. Déjà, son récit des premières activités militaires est réjouissant ; cela sent le comique troupier :

En effet, au cours des premiers jours, raconte-t-il plaisamment, il y eut successivement :

- la séance d'habillement :
Je me rappelle d'un paysan nivernais qui comptait et recomptait en vain ses
chaussettes.
"Trois paires de chaussettes, disait-il, ça fait pourtant six chaussettes. Et je n'en trouve que cinq !"
Il essaya timidement de faire part au fourrier de son embarras.
"Quoi ? Quoi ? Cinq chaussettes que vous disez ? Alors vous en avez bouffé une ? Moi, j'ai donné trois paires de chaussettes à tout le monde. Trois paires, ça fait six ! Faudra apprendre à compter, vous !


- l'examen d'entrée :
Nous eûmes à compter une addition, une soustraction et une multiplication puis on nous fit faire une dictée. Je me rappelle que le mot "oxygène" donna de grands soucis à plusieurs camarades. On fourrait des h partout. On raturait, on surchargeait... Il y avait de braves garçons aux mains malhabiles qui grognaient amèrement :
"Bon Dieu, si c'est pas malheureux de venir au régiment pour être obligé de recommencer les machins d'école !"


- l'enseignement du métier :
On nous apprit à faire notre lit carré comme un billard, à monter un paquetage, à placer notre fusil au ratelier bien graissé et culasse ouverte, à balayer la chambre sans user le balai, à nous enrouler autour du ventre de façon règlementaire notre ceinture de flanelle, etc...
On nous initia aux règles d'une honnête coquetterie militaire (par exemple, rentrer les pointes de nos calots) et aux règles de la théorie appliquée (par exemple, si l'on est à bicyclette et les deux mains embarrassées, on salue son supérieur en le regardant dans les yeux)...


On reste dans la même tonalité humoristique, lorsque notre conscrit se met à parler doctement de… la discipline. (extraits) :

Les gens qui ne comprennent pas les beautés de la discipline militaire sont bien à plaindre. La discipline militaire a son fondement, si l'on ose s'exprimer ainsi, pour des raisons vestimentaires et, ensuite, pour des motifs mythologiques.

En ce qui concerne l'importance des questions vestimentaires dans tout ce qui touche à la discipline, il suffit de réfléchir une minute pour comprendre la vérité. A quoi tient, en effet, l'autorité du caporal sur le vulgaire deuxième bibi ? A ce seul fait que la tenue du caporal est un peu moins inélégante que celle du simple troufion. Le simple troufion, lui, porte un calot à pointes, une vareuse et un pantalon trop larges, des godasses dont les dimensions évoquent les péniches du Canal du Centre. Son crâne tondu, son air réglementairement ahuri, ajoutent à cette fâcheuse première impression d'ensemble.
Observez maintenant son caporal, chef de chambrée. La tête bien prise dans son bonnet de police à bouts rentrés, celui-ci porte une veste et un pantalon à sa mesure. Il est nanti d'un ceinturon neuf. Il a du galon - du galon de laine, mais du galon tout de même - et ce premier pas vers les hautes dignités militaires lui confère une mâle assurance et un regard dominateur. Comment notre pauvre deuxième jus, coiffé de son bonnet d'âne et traînant ses semelles de plomb, ne se sentirait-il pas écrasé là devant !
Et tout en va de même, du bas en haut de l'échelle(….) La manche galonnée à une influence quasi-magique, le sabre est plus décoratif que la baïonnette, etc... Comprenez ainsi cet ensorcellement, ce fétichisme de tribu nègre qui constitue la discipline militaire.

Mais cette discipline a aussi des bases mythologiques. Avant de combattre, on sait que les héros antiques s'interpellaient violemment pour s'adresser des défis et des injures. Ces Anciens, en somme, tentaient de se la faire à l'estomac...
Eh bien ! La faire à l'estomac est une règle essentielle au régiment. Dès le début, on vous le recommandera : Jeunes soldats, apprenez d'abord à vous présenter. N'ayez pas les foies. Levez la tête. Faites claquer vos talons. Et, surtout, parlez fort !
Un officier digne de ce nom doit posséder un gosier sonore et la manière de s'en servir. Il doit savoir raidir la jambe, gonfler le torse et jeter le menton en avant, dans cette mimique rituelle qui a pour but la stupéfaction et la paralysie du sujet ; il doit surtout dominer la troupe de la voix : plus l'aboi est bref et sonore, plus l'inférieur hiérarchique est épouvanté et, conséquemment, plus le commandement est efficace.
Bien sûr, pour réduire les dernières velléités de résistance, on peut ajouter par ci, par là, quelques vocables de langage plus immédiatement compréhensibles tels que « triple andouille, chinois vert, empoté conaud de la lune ou enfant de veau... »
Il arrive que la sacro-sainte discipline se trouve en difficulté lorsque les ordres exigent quelques explications un peu longues... Mais les ressources de notre mère l'Armée sont inépuisables, considérant qu'il est bon, parfois, de s'exprimer de façon sibylline : le temps que l'apprenti guerrier passe à essayer de comprendre, c'est du temps pendant lequel il ne cherchera pas à critiquer. C'est toujours ça de gagné. Et nous pouvions entendre au 18ème des choses de ce genre :
- L'immobilité sous les armes est le plus beau mouvement du soldat
- En manoeuvres, le bon soldat ne dort jamais que d'une oreille
- Si vous avancez en terrain découvert, abritez-vous derrière le tronc des
arbres
- Un homme debout c'est un homme mort
- Il a été signalé que des hommes de la corvée de bois s'étaient arrêtés dans
des estaminets. Ceux-ci seront interrogés sur leur conduite par leur chef.


Les chefs, justement, parlons-en ! Voici quelques portraits :

Le Commandant Gremillat était connu sous le sobriquet de "Mâchefer", pour la façon qu'il avait de mordiller sa moustache et de grimacer en remuant les mandibules. Il était le "Directeur" de notre peloton. C'était un homme imposant, avec bedaine et épaules de portefaix. A la caserne, l'apparition de ce matamore faisait frémir ses subordonnés. Violent et têtu comme un âne rouge, la tempête entrait avec lui dans les casernements. Nous tremblions devant le regard de ses petits yeux chafouins, cependant qu'il allait et venait devant nous, empestant la sueur, soufflant, grognant et cinglant sa culotte de coups de cravache impatients.
Notre unique vengeance possible à l'égard de ce vaniteux belluaire, c'était la douce joie qui nous emplissait l'âme, lorsque Mâchefer s'avisait de nous tenir un discours un peu long. Car ce dompteur bégayait ! Pour les commandements, cela allait encore ; mais dès que la phrase s'allongeait, les mots se mettaient à se poursuivre et tout s'embroussaillait de telle façon qu'une vache n'y eût pas retrouvé son veau. « Un officier doit coco, commander avec dé-décision, je le répète…pète… » bafouillait-il et une folle hilarité nous secouait les entrailles à observer les efforts furieux de Mâchefer qui finissait par tourner les fesses, après un salut hargneux..

Au peloton, on nous avait confiés à l'autorité de deux sous-officiers appelés, choisis parmi les plus "intelligents" du régiment. Ils se nommaient Baptisti et Serpet.
Le sergent Baptisti, natif d'Ajaccio, était haut comme trois citrons, avec une tête beaucoup trop grosse. Il se prénommait César, ne cachait pas son admiration pour le fascisme italien et s'exprimait sur un ton sifflant en nous criblant de lazzi plus ou moins spirituels. Nous manoeuvrions comme des bûches, Lémery tenait son fusil comme une branche de bégonia ; l'un ne marchait pas au pas, un autre regardait le sergent comme un veau regarde passer un train et le dernier faisait preuve, à en croire Baptisti, d'une intelligence de support-chaussette...
Il lui arrivait pourtant de recevoir la monnaie de sa pièce.
Une fois, par exemple, que nous étions aux douches et Baptisti avec nous, Marchand, l'un des plus blagueurs du peloton, se mit soudain à considérer le minuscule sous-off qui, savonnette en main, était occupé à se frictionner.
"Frottez pas tant, sergent, frottez pas tant, lui conseilla-t-il doucement, y ne va plus en rester !"

Quant à Serpet, c'était en vérité un étrange individu. Dans la vie civile, il appartenait à l'ordre des religieux des Pères Blancs. Trapu, vigoureux, il avait une barbe rousse, des yeux d'un bleu puéril et un visage rose piqué de taches de son. D'une douceur angélique dans la plupart de ses entretiens avec nous, d'une onction tout ecclésiastique, il se révélait quelquefois, brusquement, sous un jour totalement différent. Sa voix prenait alors des sonorités gutturales. Ses gestes, mesurés à l'ordinaire, se faisaient fougueux et violents.
Au cours de certains exercices à la baïonnette, par exemple, nous voyions avec étonnement notre bon apôtre se ruer avec frénésie sur le mannequin de paille symbolisant l'adversaire. Une fièvre diabolique semblait le posséder tout à coup. Piquant, pointant, jetant son arme devant lui, il nous apparaissait pendant quelques instants comme un véritable fou furieux.
"Ca y est, voilà la crise qui le prend", disions-nous.
Et quand le simulacre de jeu sanguinaire avait cessé, nous voyions revenir notre moine-soldat, la face blanche, le front en sueur, les dents serrées et la barbe encore agitée d'un souffle de possédé.
Singulier bonhomme, oui. Déchiré entre les exigences de sa robuste nature et les chastes obligations de sa vocation. Victime de ses désirs refoulés. Le type de
ces prêtres farouches des temps moyenâgeux qui s'élançaient dans la mêlée, une épée dans la main droite, un crucifix dans la gauche...


Voilà donc quelques morceaux choisis… Cette caricature du militarisme s'accompagnait à l'occasion d'une critique du colonialisme.

Rappelons que notre soldat se trouve alors dans un milieu fort « interculturel » (comme on dit aujourd'hui) : Tirailleurs sénégalais dans la chambrée, Arabes à l'extérieur qui suivaient les marches en proposant des gâteaux, des mandarines et des gazouzes (petites bouteilles de limonade). Or les soldats ne ménageaient guère ces restaurateurs-ambulants maigres et secs, à gandourah crasseuse, qui portaient leurs marchandises dans une caisse posée sur leur tête...

Dans la chambrée, par contre, les relations avec les camarades africains sont plus fraternelles. Notre instituteur s'est même fait un ami et nous allons savourer le rapport d'une séance pédagogique :

Mon ami Danciné est venu me trouver tout à l'heure.
Danciné est un Mossi du plus beau noir, qui "tire" ses 3 ans au 18ème, en attendant le temps de retourner dans son pays natal, là-bas, en Haute-Volta (act. le Burkina Faso), dans les environs de Ouaghadougou, de retrouver ses prairies, ses chevaux ses arbres à beurre (le karité, arbre sacré dont les fruits sont utilisés pour fabriquer du beurre) et surtout ses "moussos", ses femmes bien aimées. J'affectionne Danciné pour son teint de cirage frais, pour ses narines larges et curieuses, pour ses lèvres d'étoupe, pour ses yeux rieurs, pour son langage poétique, pour sa mentalité heureuse et bon enfant. De son côté, Danciné me manifeste une estime attentive, un dévouement empressé. Il est toujours prêt à me donner un coup de main en cas de besoin, mais également à me "taper" s'il est dans l'embarras.
Par exemple, s'il a une lettre à écrire, je vois mon Sénégalais arriver, une feuille de papier dans une main, "un pote-plume" dans l'autre. Respectueusement, mais fermement, il me fourre tout ce matériel dans les bras
"Caporal Iguet, toi faire lettre pour mon père, là-bas Sénégal."
Docile, je m'installe et le travail commence. Il s'agit d'abord de savoir ce que Danciné veut raconter aux siens, et dame, si sa pensée est toute simple, le langage dont il se sert pour l'exprimer manque un peu de clarté :
"Toi y a dire comme ça : Danciné port'bien. Toujours faire soldat même chose : colvées, xelcice, mais toujoul bon appétit. Acagni (ça ira mieux) quand Danciné lui avoir fini ses trois ans. Cole pas gagné galons. Attendant voyé mandat pour père et moussos"
Ce discours une fois compris, il s'agit de le transcrire sur le papier dans un style aussi simple que possible, pour le cas probable où ce sera un ancien tirailleur qui aura à le déchiffrer, là-bas, à Ouagadougou.
Et il s'agit surtout d'écrire gros. Danciné ne comprend rien à ce que je griffonne mais il tient essentiellement à me voir tracer des lettres d'au moins un centimètre d'épaisseur. Cela lui paraît d'un meilleur usage et d'une intelligibilité plus aisée.
"Toi faire grosse criturre, capo'al, glosse criture."
Ensuite, on passe aux formules de politesse et là, il y en a long ; il s'agit de n'oublier personne ! Il faut donner "gland bonjoul" à tout le monde : aux trois femmes de Danciné, à la famille et aux amis : Moussa, Malombéri, Kouaffi-Kouassou, Mahmadou, Adjinohé, etc... A ce moment-là, je sue à grosses gouttes et me creuse la tête pour savoir comment écrire des noms pareils.
Enfin, me voilà au bout de la liste. Signature, adresse…
Avec un ouf de soulagement, je tends enfin mon pensum à Danciné. Un joyeux "melci capo'al", un salut militaire et mon bourreau s'en va, en passant sa langue sur la colle de l'enveloppe, porter la précieuse missive au "vaguemeste"
Cependant que je pense à ces écrivains dont on dit qu'ils signent des oeuvres écrites par des nègres : Aujourd'hui, les rôles ont été renversés. Le nègre, c'est bien moi !


La chambrée, en effet, c'est le refuge du troufion. Et le troufion aime cet endroit parce qu'il y retrouve les joyeux copains :

Sans eux, la vie se serait pas tenable, dit l'auteur. Ils sont le réconfort aux heures d'ennui. Leur conversation vous tient compagnie, leurs plaisanteries vous distraient. Tracas et soucis communs rapprochent les volontés et les cœurs.
J'eus longtemps pour voisin un Alsacien du nom de Heim. C'était un grand gaillard maigre aux cheveux d'un blond de lin, au visage rouge brique, qui ne donnait pas sa part au chat en fait de rigolade. Son divertissement favori consistait à mimer la danse du ventre, au milieu de la chambrée
Je me souviens aussi de Bardy qui en avait plein le... gibus de la vie militaire. Et de Tavernin, et de Landely, et de tant d'autres. Tous de bons garçons que l'on eût aimé à retrouver plus tard, sur le chemin de la vraie vie !


« La vraie vie » : cette expression revient dans le texte suivant, relatif encore aux échanges dans la chambrée. Cette fois, les copains parlent… d'amour et nous prêterons une oreille attentive à cette confrontation d'expériences sentimentales...

"Pour moi, dit Villot, les femmes c'est tout chameau et compagnie"
A l'énoncé de cette profession de foi, Bernet puis Bardy tendent l'oreille, l'air curieux ou narquois. Et le rouquin d'exposer sa philosophie désabusée de l'amour. Il a eu des peines de coeur, c'est évident :
"Tout chameau, voui ! Tu te sens mordu pour une gonze, tu y vas au sentiment, tu y fais du plat gentiment, tu y achètes des bracelets au bazar, tu y envoies des cartes postales en dentelles, tu y payes l'apéro, le ciné et tout ce qui s'ensuit...
Et puis tu te mets une belle ceinture ! A côté de ça, le premier marlou venu qui lui posera la patte dessus comme un cochon, eh bien, c'est celui là qui s'enverra la môme ! "
Villot mâche ces mots comme de la cendre. Sa bouche se plisse avec désenchantement.
Sentencieux, Bernet acquiesce aux paroles prononcées :
"Y a du vrai dans ce que tu dis là, Villot !
- Si y a du vrai ! Mais y'a que ça de vrai, mon pote ! Les poules, c'est tout vacherie au poids fort. Moi, maintenant, tu sais, elles peuvent toujours s'amener avec leurs serments à la gomme et leurs chialeries. Finiche ! Mézigue il marche plus dans ces combines-là !"
Soulagé d'avoir ainsi exhalé son ressentiment, le rouquin s'arrête un instant. Le silence se prolonge un peu.
Puis le Marseilllais Potu prend la parole. Lui qui, à califourchon sur son lit, écrit souvent à sa fillincée, il a son honneur d'homme à défendre !
"Tu ézagères, Villot. Je sais biengne, il y en a des femmes, c'est de la graisse de maquerelle. Mais c'est quante même le petit nombre. Il faut pas mélanger les poufs avec les otres. La petite que je corresponds avec, bé y a pas plus brave, sais-tu !"
Une autre voix s'élève alors, celle de Bardy :
"Vous êtes des ballots tous les deux. Salopes ou pas, c'est suivant le pèze qu'on a dans la poche de son phalzar. Avec du flouss, tu peux tout te payer, toutes les moukères du monde, qu'elles habitent Paname ou Tatahouine.
Bernet qui ne veut jamais contrarier personne, opine :
"Y a du vrai dans ce que tu dis, Bardy, y'a du vrai !"

La conversation cesse à nouveau.
Des pensées flottent. Ils ne sont plus en Afrique. Les mots prononcés ont éveillé en eux des songes, des souvenirs. On s'est esclaffé mais aucune de ces paroles empoisonnées n'est parvenue jusqu'à leur âme vraie.
Car ils rêvent. Car ils sont jeunes. Car chacun d'eux, même Villot le blasphémateur, nourrit en lui un secret espoir amoureux.
Rien n'est oublié. On évoque les heures d'autrefois, les promenades dans les chemins tranquilles, les dimanches de fête, les soirs de baisers…

On veut retrouver tout cela quelque jour. La vie de soldat serait intenable sans cette radieuse certitude d'une prochaine échappée. Chacun sent bien que, loin des adjudants et des boîtes à graisse d'arme, il existe des lieux plus clairs, plus libres, plus conformes, enfin, à la véritable vie...


Voilà l'allusion répétée à une vraie vie.
L'antimilitarisme s'exprime toujours mais par contraste, en évoquant une vie civile idéale, pleine d'amour et de fraternité… En évoquant ainsi les rêves des soldats, le jeune écrivain représente encore mieux l'existence qu'il a connue dans les casernes de Gabès car nous cernons la psychologie des hommes qui ne tenaient que par l'espoir de la « prochaine échappée »…


D'autres souvenirs sont pittoresques :

Certains le sont - bidassement parlant - en notant par exemple l'activité fiévreuse qui préside à la chasse aux punaises (On retourne les matelas, les punaises débusquées sont écrasées sous des talons frénétiques, parmi des vociférations de cannibales.) ou bien le « défilé matinal » aux ch… comment dire ?… aux cabinets alignés comme au garde-à-vous sur une sorte de tertre surélevé aux deux bouts du camp. (Depuis le milieu de la chambrée, explique notre poète, on peut admirer la file immobile des édicules, les "bains de mer" comme on les appelle ici, qui voient monter vers eux, chaque matin, la longue procession des fidèles !)


D'autres pages ont un caractère touristique.

Pour parler, par exemple, du terrible vent de sable qui approche sourdement :

Ciel d'un bleu d'acier. Les palmiers isolés semblent figés, nul frisson n'effleure leur cime. Les insectes ne crissent plus. Tout se tait depuis le matin. Une peur mystérieuse s'appesantit sur Gabès. Les gens se cachent. On est en proie à une sorte de tourment instinctif, d'affolement animal.

Alentour de la ville, le sable est rouge, la chaleur ne fait qu'augmenter. Elle semble sourdre de partout, ruisseler des murs calcinés, pleuvoir en nappes du zénith. Elle impose sa présence de façon presque palpable, mord votre nuque, vrille vos tempes. Le soleil harcèle. L'ombre même n'est pas un refuge.

Mais l'azur s'est modifié. Un nuage envahit l'espace couleur de terre et de plomb. Des lèches fuligineuses s'avancent au-dessus de l'oasis.

Le sirocco approche.

Quelques souffles brefs et brutaux, d'abord. Les arbres ploient d'un seul coup. Une sorte de grondement s'enfle en tonnerre : le vent est là ! Grattant, rongeant la terre, jetant à volées le sable et la poussière jusqu'au sein des logis. Tout est desséché. Un rapide flux de cendre comble tous les interstices, recouvre tous les objets. Les plantes se fanent. Le vent soulève des monceaux de feuilles déchirées et de débris, pendant une heure ou un jour, bouleversant tout, tarissant les nappes d'eau, tuant les oiseaux sauvages et les bestioles épouvantées, brisant les troncs d'oliviers secs...

Et puis le sirocco s'en va comme il est venu. Brusquement.


Il est temps de conclure.

En restant dans le sable du désert car le dernier article de L'Arme sur l'épaule est intitulé : « Mirages ! »
Le mirage dont il est question c'est, d'abord, celui que répand le Ministère de la Guerre de l'époque, avec ces affiches où l'on voit (je cite) un élégant soldat de l'Armée Coloniale avec son casque blanc qui regarde un Bédoin conduisant sa charrue, ou bien un glorieux sous-officier décoré accoudé au bastingage d'un bateau en partance, ou encore une belle négresse portant une cruche sur sa tête, le tout sur un fond de palmiers d'or ou de montagnes bleues...
Sur cette publicité en trompe-l'oeil, dit Georges Riguet, le dessinateur a oublié d'évoquer l'exercice, les marches au soleil des tropiques, les engueulades, les fièvres et les moustiques, l'abrutissement insidieux, le cafard… Et si vous accourez pour goûter aux enchantements promis, tout se dissipe soudain, l'eau vive s'évapore et vous ne gardez plus au creux de la main qu'un sable morne et calciné..


Mais, selon l'ancien tirailleur, l 'illusion vient surtout des idées reçues et entretenues sur l'armée.

- Non, proteste-t-il, la discipline militaire n'est pas nécessaire . L'homme doit pouvoir se discipliner lui-même. C'est dans son esprit et dans son cœur qu'il doit savoir puiser la résistance à ses instincts mauvais, non pas dans les codes et les rappels à l'ordre.

- Non, l'armée n'est pas indispensable : Honte à une société qui ne sait vivre encore que par la puissance de l'épée, après trente siècles de connaissance humaine !

Cette dernière diatribe contre une société belliciste rejoint évidemment les accents du poème « Civilisation » des "Chants nouveaux" de 1933 :
O temps que nous vivons, c'est notre crime sombre
D'accepter lâchement ces chemins de pénombre
Entre le clair soleil et l'animalité…


car les souvenirs de "L'Arme sur l'épaule" mis en forme en 1936, s'inscrivent dans le courant politique auquel milite alors Georges Riguet (courant qui prépare, au plan national, un Front Populaire hostile au « complexe militaro-industriel des marchands de canons »).

Mais ce qu'il faut souligner, c'est que ces réflexions qui ont forgé la personnalité progressisteetlibertaire du journaliste de "La Gueule Noire" se sont enracinées à Gabès, entre 1924 et 1926, avec des valeurs fondamentales qu'il entretiendra toute sa vie, et notamment :
- Le pacifisme qui lui fait souhaiter en 1972 encore, que « règne la paix dans les cœurs et entre les nations »
- L'indépendance d'esprit qui lui fait conseiller, en 1983, de garder la tête froide face aux conditionnements collectifs
- L'humanisme qui le fait se pencher vers les plus humbles. Ici, ce sont les troufions, ailleurs ce sont les malheureux, les enfants, les simples (dans ses contes), les ouvriers dont il dénonce l'exploitation (dans ses poèmes), les soldats morts comme dans ce long «In Memoriam » (du 11 novembre 1981)dont voici le dernier quatrain :

Maudit soit le délire où se forge la guerre !
O soldats en allés par un matin d'été,
Sans savoir, ce jour-là, vous avez tout quitté
Et déjà l'ombre était sur vous comme une pierre


Ces valeurs, exprimées sans nuances dans "l'Arme sur l'épaule", se maintiendront en évoluant avec les années ; (par ex. dans les années 1980, nous retrouvons la revendication du libre-arbitre, dans une société qui encaserne l'individu dans des concentrations de foule, et l'abuse de publicités…)
En même temps, se manifestera le goût pour la pondération ou le bon sens, vertus peu visibles dans les prescriptions idéales, la rigolade ou le virulent réquisitoire du soldat de Gabès…
Mais, chez le poète de vingt ans, nous aurons bien perçu les attitudes naturelles prêtes à s'épanouir.
Et cela ne nous surprend pas.

En revanche, la précocité de ses aptitudes littéraires doit nous émerveiller.
Car dans les portraits (des chefs, par ex.), les dialogues (dans la chambrée), les descriptions (du vent de sable), le lyrisme (des jeunes gens qui rêvent à la « vraie vie »), nous constatons une maîtrise de l'écriture déjà posée. Nulle diffférence de qualité avec les pages des "contes morvandiaux" ou les portraits des "Histoires d'Antonin Muset"… Même pittoresque vivant, même fièvre ou discrète émotion :
Le talent est là, dans la gibecière du tirailleur…

C'est ce que nous retiendrons, chers amis

Et pardonnez-moi d'avoir si longuement « mobilisé » votre attention !