Georges Riguet  > Sa vie  > Allocutions de Maurice Riguet 

2011 "Les Guerriers sans fureur" (Souvenirs de Georges Riguet, Combattant de 39-40)


2007 Langages et art d'écrire (Réflexions de Georges Riguet)

2008 Langages et art d'écrire (Suite des réflexions de Georges Riguet)

2009 Georges Riguet et "La Gueule Noire" (avec une étude de Jean-Pierre Valabrègue)

2010 "L'arme sur l'épaule" (Souvenirs du service militaire de Georges Riguet)

2012 Souvenirs et réflexions sur le tourisme par Georges Riguet

2013 Hommage à Tristan Maya (1926-2000), ancien membre du jury

2014 Anciens lieux de divertissements populaires creusotins

2015 Le thème de l'enfance dans les oeuvres de Georges Riguet destinées à la jeunesse

2016 Georges Riguet lecteur de la revue "Le miroir dijonnais et de Bourgogne" (1923-1940)

2017 Etude sur Victor Hugo par Georges Riguet (1938)

Chers amis,


L'année dernière, pour évoquer les souvenirs de ses dix-huit mois de service militaire effectués à Gabès (Tunisie) entre 1924 et 1926, nous disposions des notes prises par Georges Riguet et publiées en 40 épisodes dans le journal hebdomadaire "La Dépêche socialiste".

Cette année, nous souhaitons parler de sa campagne militaire de 1939-1940 et, pour cela, nous nous appuierons, d'une part, sur le contenu de son livre "Les Guerriers sans fureur" (ed. La Fenêtre ouverte, 1943) et, d'autre part, sur ses "Souvenirs du temps de la Drôle de Guerre" livrés dans "Le Courrier de Saône-et-Loire" (4 articles de 1959 à 1960), dans le "Bulletin de L'Union Fédérale des Anciens Combattants" (3 articles en 1968) et dans "Le Morvandiau de Paris" (en 6 épisodes, en 1984).

L'ensemble de ces souvenirs est varié qualitativement et chronologiquement mais, dans les carnets utilisés pour son livre, on suit le cheminement de notre soldat-écrivain, depuis son départ du Creusot, le 3 septembre 1939, jusqu'à juin 1940 (l'évacuation à l'hôpital de Toulouse) et, cela, en passant par la Lorraine...
D'abord, l'unité du 5ème Régiment d'Infanterie Coloniale à laquelle il appartient est en Moselle (en se permettant, depuis Sarreguemines, une incursion en Allemagne (à Carlsbraun). En octobre 39, elle est dans les Vosges, vers Neufchâteau. En janvier 40, en Moselle à nouveau (avec 15 jours en ligne, sous les bombardements, vers Rohrbach et Rimling). Finalement, l'unité piétine dans la Meuse, en mars, avant d'être dirigée vers les Ardennes et la déroute de juin, (vers Sommerance puis Fleury). L'un des derniers chapitres des "Guerriers sans fureur" raconte "Une chaude journée" (10 juin 40) pour la section du sergent Riguet.

En voici un extrait significatif:

Des tirailleurs jettent leur fusil à terre. A quatre pattes dans les herbes, des camarades tentent de gagner l'abri d'une haie voisine. D'autres lèvent les bras. Les infernales mitraillettes continuent leur chanson… Que faire ?
D'une brusque détente, je me redresse à demi. L'instinct me pousse. Je harponne Laumont par la manche et lui fais signe de me suivre… Je me traîne un instant dans les roseaux, dans les ronces basses, puis m'engouffre, tête baissée, dans un fourrré sur notre droite. Laumont me suit. Un tirailleur sénégalais nous emboîte le pas. J'avance. Je ne sais quelle force sourde s'est emparée de moi. Je ne sens ni la griffe des ronciers, ni le coup de fouet des branches souples. Mon camarade hésite par instant derrière moi, avec des désirs de tout laisser… Je l'interpelle furieusement :
Viens. On va se tirer par là ! Ca te chante, toi, de tomber dans leurs pattes ?
Tous les deux nous avons conservé notre arme. Le grand Sénégalais nous suit comme notre ombre à travers la forêt, muet, tranquillisé, semble-t-il, depuis qu'il n'entend plus le miaulement des balles. Nous marchons. Une heure peut-être. Les rumeurs ont décru là-bas. Le soleil est rouge à travers les branches. La sueur nous baigne, et nos pieds écorchés nous font souffrir. Je guide mes compagnons vers le Sud-Ouest.
(...)
La fraîcheur du crépuscule nous ranime. Il faut fuir encore. Le canon tonne au loin. Le ciel est rouge comme un champ de bataille. Où nous diriger désormais ? Il y a là-bas deux clochers, mais en quelles mains sont ces villages ?
Tant pis, dis-je à Laumont, on va voir. Tâchons d'atteindre un de ces patelins avant la nuit complète.

Lourdement, nous repartons. Prudents, courbés comme des infirmes, épiant chaque bosquet, chaque buisson. La joie délivrée de ne plus être obligés de courir comme de malheureux lapins, sous la mitraille, ranime nos énergies.
(................)
Deux ou trois cents mètres encore, sur un terrain plat, dénudé. Là-bas, une route. Des silhouettes noires à ras du sol. Qui est-ce ? J'hésite un long moment… je lève un bras, j'appelle… On nous laisse avancer. Et une immense joie soudain nous envahit, nous délivre. Les hommes qui sont là sont des Français, des camarades voltigeurs en mission de surveillance au bord de la route, leur F.M. en position de tir. Ils nous regardent venir comme on regarderait on ne sait quels évadés, quels rescapés.
Laumont me serre la main en silence.


Voilà pour les faits d'armes. Mais ce qui nous intéresse c'est le regard de Georges Riguet et ses impressions tour à tour individuelles et artistiques.
En effet, comme dans cet extrait, tantôt c'est le bidasse et tantôt c'est l'écrivain qui s'exprime.

1) Lorsque le troufion Riguet prend la parole c'est, d'abord, pour manifester l'étonnement que lui procure cette drôle de guerre, avec une mobilisation "au compte-gouttes", le départ savamment échelonné de réservistes inconscients : A la gare, on croirait voir, avec nos petites valises, une tranquille équipe sportive en déplacement dominical... ("Embarquement", "Bulletin de l'UFAC 124, juillet 1968)
Départ suivi d'interminables marches et stationnements ponctués de scènes burlesques comme cette pêche au mousqueton au bord de l'Aisne ("Les compagnons de la rivière", "Le Courrier de S et L", 2 sept. 1960) ou cette vaine tentative pour traire une vache mosellane... ("Les Tribulations d'Achille", "Bulletin de l'UFAC" 126, novembre 1968)
Etonnante aussi, au cours du terrible hiver 39-40, cette guerre "en suspens", confiante en la puissance défensive d'une ligne Maginot... imaginaire :
Le communiqué débitait quotidiennement ses mêmes antiennes : duels d'artillerie, activité de patrouilles, nuit calme sur l'ensemble du front... Le bourrage de crâne seul gardait toutes ses virulences. Aux armées comme à l'arrière, on continuait de croire au "nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts ( "Le Morvandiau de Paris", juillet-août 1984)

Plus intimes, d'autres sentiments du soldat se cachent dans les carnets de campagne qui serviront à la rédaction du livre. Le principal est la nostalgie provoquée par les lettres de la famille ou celles de son ami autunois, le grand écrivain Paul Cazin qui lui adresse des encouragements, et qui parle de lui en écrivant à leur ami commun, le peintre creusotin Raymond Rochette. Mon père, alors, se souvient : qu'en dehors du monde des barbelés et des mitrailleuses il existe encore de l'Art, de la Littérature et de la Beauté.(note du 6 janvier 40)
Il est ému en de fugitives circonstances : Ainsi, au dessus de Rohrbach noyé dans la brume (le 23 décembre), il a l'illusion de revivre une belle après midi d'enfant ; le 6 janvier, un civet de lièvre lui rappelle, dit-il, les chasses du grand-père et tout ce qui en moi demeure de pur, de doux et de vraiment mien.
A l'occasion d'une permission au Creusot (début mai), il est agacé par les jérémiades de certains affectés spéciaux ou ouvriers qui se plaignent de retenues sur leur salaire..
Mais dans ces notes (comme celle du 23 mai, du côté de Bar-le-Duc), passe aussi le vent de l'effroi : Je tremble malgré moi, accroupi dans un fossé depuis trois heures. Les obus pleuvent autour de nous : des 77 ou des 105. C'est terrible ces miaulements féroces terminés par une sorte de coup de hache. A chaque éclatement, j'enfouis ma tête dans mes épaules comme un poulet apeuré...

2) Par contre, dans les souvenirs publiés, les sentiments exprimés sont moins élémentaires. Alors l'écrivain Georges Riguet apparaît, en donnant un cachet à ses observations, en faisant ressortir soit l'aspect tragique, soit le côté pittoresque des événements. Car, dit-il (dans "Les Tribulations d'Achille"), pareille au dieu Janus, la guerre a deux visages : il y a certes les visions de cauchemar inoubliables mais elles sont mêlées à des épisodes saugrenus ou bouffons.
Et l'écrivain entend rapporter la vie entière, telle qu' elle est.

a) Comme nous verrons, le visage de la défaite est souvent épouvantable. Mais, pendant les premiers mois d'observation de la drôle de guerre, Georges Riguet laisse aller sa verve en évoquant le souvenir de camarades et, parfois, en relatant des anecdotes amusantes ou émouvantes.

Voici, d'abord, quelques exemples choisis parmi une galerie de portraits originaux...

- César, le gros ronfleur et, par malheur, le voisin de plumard de mon père
Ce n'est pas un homme, ce garçon-là, c'est un orgue vivant. L'odeur des pieds sales, on s'y fait. Les grattements des rats, on n'y prête plus attention. Mais un ronfleur de la taille de César à vos côtés, c'est un cataclysme. Cela commence sur un ton modéré, pareil au ronron d'un petit moteur. Puis la sonorité s'amplifie, s'exaspère, devient rauque et coléreuse. On dirait que le dormeur étouffe, qu'il se débat sous l'emprise d'un bâillon. C'est alors une vibration sourde et dure et frénétique qui fait trembler les cloisons... Lorsqu'à bout de patience, dans le fracas d'une pareille usine, on lui envoie un coup de coude, on entend alors un souffle terrible, suivi d'une série de crachotements et César se réveille, en demandant calmement : Quoi, qu'est-ce qu'arrive ?

- Vernier, un "petit caporal" qui cherche à se protéger du froid :
A grand'peine, avant de partir, il avait entortillé autour de ses godillots, tous les chiffons de laine qu'il avait pu trouver. Certains poulets ont des pattes emplumées de cette façon... Le visage enfoui dans un passe-montagne, hermétiquement boutonné dans sa capote, casque en tête, musette au flanc, bâton en main, notre camarade évoquait l'on ne sait quel personnage du moyen-âge, moitié chevalier, moitié pélerin...

- Anatole, un irascible chef-comptable :
Le sergent-chef Garaudas - Anatole pour les dames - n'était pas une demi-portion. Le corps, les bras, les jambes... tout était long chez lui. Il avait l'air embarrassé des différentes parties de sa personne. Il avançait un peu courbé et sa grande bouche ouverte, soit pour rire aux éclats, soit (le plus souvent) pour bramer et mugir. Au bureau de la compagnie, on appréhendait toujours le déclenchement de quelque ouragan...

- Yeyette, un peu efféminé, ancien vendeur à la Samaritaine était devenu le téléphoniste consciencieux de la compagnie.
Il fut tué dans les Ardennes, le 10 juin 1940. Mal camouflé derrière un arbre, il reçut une balle dans le côté droit. Je n'ai pas assisté au drame mais un copain m'a raconté.. Sa fin fut digne, résignée, sans affectation, comme avait été toute son existence...

- Bonhomme, le dégourdi, bien utile à la Compagnie.
Avec sa silhouette massive et son visage jovial, il donnait l'impression d'un géant débonnaire. Il débitait des calembours en s'esclaffant d'un rire saccadé qui faisait sauter sa poitrine et larmoyer ses petits yeux gris malicieux. "Tu nous la sors bonne, toi", disait-il en vous lançant de grandes claques sur le genou. Ou bien, contant quelque mésaventure : "Ca, mon pauvre vieux, tu vois, c'est un sale cas ! C'est un cas rosse."
Charcutier de son état, il nous confiait que ces "traits d'esprit" avaient la plus heureuse influence sur son commerce. Cela devait être vrai et nous imaginions notre ami dans sa boutique de Pithiviers, le tablier blanc noué aux reins, bavard et empressé... Car il avait une façon incomparable de se ménager les bonnes grâces des gens. Parmi la population des villages encore habités que nous traversions, il savait habilement découvrir les maisons où l'on pourrait acheter des oeufs, du lait, des fruits, organiser une popote... Nul parmi la population n'osait rien refuser à ce gros garçon pacifique, diseur de farces et qui promettait si courtoisement de ne rien détériorer !


Voilà donc la silhouette de quelques "guerriers sans fureur"...
Et certaines pages du livre les mettent en scène. Par exemple, le 2ème chapitre parle d'une bonbonne de vin cuit, (trouvée en septembre 39 dans un village évacué de Moselle), et disputée entre deux sous-officiers.
Un autre passage évoque la compagnie fractionnairement enculottée après avoir reçu 5 culottes pour 250 hommes !

Mais il y a des moments plus graves.
Ce jour-là, le sergent Riguet reçoit les confidences du camarade Moutel :
Ecoute, je vais te raconter. C'est rapport à une lettre que j'ai reçue du pays, une lettre pas signée, tu vois ça !... Ils me disent que ma femme me fait des affronts avec un gars... Elle l'a connu autrefois quand ils étaient en place dans la même ferme. Ah ! bon sang de sort, si j'étais sûr ! "
Moutel serre les poings. Je dis brusquement :
"Et c'est pour ça que tu te casses la tête, mon pauvre vieux ? Mais tu es fou ! Une lettre anonyme ! Des racontars de coin de rue ! Ta femme continue à t'écrire, je pense ?
- Oui, elle m'écrit. Comme avant. J'ai là ses dernières lettres : une du 15, une du 23..."
Il tire fiévreusement deux enveloppes de sa poche. Que va-t-il faire ? Il voudrait me lire les lignes bien tranquilles qu'on lui écrit mais la rancoeur lui revient en une bouffée. Avant que j'aie pu prévoir son geste, il a déchiré les lettres et les morceaux de papier voltigent autour de nous...
" Sans blague, Moutel, tu es cinglé ? Tu déchires tes lettres, maintenant ?"
Il ne répond rien, fait un pas pour s'éloigner, sans me regarder... La nuit est presque là maintenant. J'ai le coeur serré devant la peine de mon copain.
Mais soudain, ce grand corps de Moutel fait demi-tour, se baisse et ramasse humblement, un par un, les feuillets dispersés :
"Tu comprends, fait-il, navré, en rassemblant les petits bouts de papier, j'ai eu comme une colère tout à l'heure. Mais, comme tu dis, il y a de sales menteurs partout !


Et puis, à la compagnie, chacun a son "violon d'Ingres". Certains sont cuisiniers clandestins, Majurier imite des chants d'oiseaux et Lamure sculpte des bâtons :
Moi, dit-il, c'est quand j'ai le cafard que je m'intéresse à ces bêtises. Pendant que tu tailles et que tu creuses, ça t'occupe... tu réfléchis moins !
Mais, en mars 40, au moment de partir "en perm", il a le poignet arraché et le bâton d'aubépine qu'il avait décoré pour son garçon est perdu...

b) Ces épisodes révèlent que les souvenirs de guerre qui nous intéressent ne sont pas toujours badins. En bout de campagne surtout, les scènes pénibles ne manquent pas :
- depuis la description d'une maison abîmée comme un être vivant :
On croirait qu'elle a reçu de haut en bas un coup immense. Un pan de mur entier a été soufflé. On voit comme dans un jouet d'enfant l'intérieur de l'habitation. Tout y est dévasté. (GSF, p.233)
- le spectacle affligeant d'une vache blessée :
Criblée d'éclats d'obus, elle se traîne misérablement, les pattes de derrière comme paralysées. Puis elle tombe au bord du chemin, lourdement, les yeux déjà glauques, une écume blanche à la bouche (Carnets, fin mai, Bayonville)

- jusqu'au spectacle de la débâcle :
Tous les hommes montrent le même visage épuisé et inquiet. Au bord de la route, fusils, musettes, ceinturons... tout un matériel abandonné par nos prédécesseurs. La soif nous brûle, la poussière colle à nos joues. La plupart d'entre nous marchons, appuyés sur un bâton, comme des infirmes. (GSF, p.318 et passim)

- et surtout, celui de la souffrance et de la mort, comme dans les pages terribles sur le train sanitaire qui, depuis Bar-le-Duc, ramène une armée en charpie...
On voit des pieds bandés, des bras en écharpe. Les pansements ont été faits à la hâte, hier au soir, et le coton bave hors des ligatures de toile comme une épaisse mousse de savon. Le sang desséché empuantit les couchettes. Les plus atteints ne bougent pas ; on les entend seulement, de temps en temps , qui gémissent d'une voix d'enfant.
Un mouchoir blanc couvre la face de Bernot, le grand blessé de la couchette voisine. Lorsque l'infirmier fait boire le soldat on entrevoit un long visage cireux aux yeux agrandis par la fièvre. L'homme a le corps plein d'éclats. Le moindre mouvement lui arracherait des hurlements et le pauvre garçon demeure là, la face à demi révulsée, ouvrant et refermant péniblement des lèvres exsangues comme fait un poisson jeté sur l'herbe.
Le train court à travers la campagne.
Mais cette terre de France, les yeux du paysan Bernot ne la reverront plus.


Le livre s'achève sur cette agonie (le 13 juin 1940).


Pour conclure....

Ces souvenirs de guerre qui survolent un théâtre d'opérations tragi-comique, que nous apprennent-ils ?

Ils sont d'abord un témoignage de faits objectifs de quelqu'un qui a connu l'épreuve du feu, l'odyssée d'épuisantes manoeuvres et la déconfiture de notre armée... Sans nulle doute possible, le sergent Riguet aura accompli son devoir de son mieux, solidaire de camarades qu'il n'oubliera jamais, au point de servir, pendant 45 ans, (notamment au Secrétariat), l'Union Fédérale des Anciens Combattants, obtenant en 1989, la médaille de vermeil remise par le Président National Philippe Perrin (que mon père avait représenté à Epinac, en novembre 1987, pour rendre hommage au Prix Nobel de la Paix René Cassin).

Georges Riguet a fait son devoir de son mieux mais, bien sûr, sans zèle intempestif. Il sait qu'il n'a pas un tempérament de baroudeur. Et ses carnets de marche citent Victor Hugo : "Il faut être l'un ou l'autre : guerrier ou poète". Cela signifie qu'à l'action proprement dite il préfère "fixer chacun des instants de son présent" comme le dit Ivan Bounine ("La Nuit", 1925).

Georges Riguet est un guerrier sans fureur autre que littéraire. Et, de temps en temps, le militaire interrompt son compte rendu factuel pour décrire des lieux qui lui rappellent la nature merveilleuse de son enfance. Par exemple :
- en accompagnant un camarade à l'infirmerie de Rimling, une nuit d'hiver, il rêve : Les étoiles comme apeurées clignotent dans les profondeurs de l'espace. Les maisons du village groupent leurs masses noires. La rue luit devant nous comme un miroir...("Les bottes du caporal Vernier")
- Rêve encore en longeant une rivière, en file indienne, mousqueton au poing, à la fin d'une belle après midi : Le ciel mire son visage bleu parmi les bouquets de roseaux, fait courir sous l'eau transparente le reflet de ses nuages blancs, allume de grandes flammes dansantes à la surface de l'onde et jette des poignées de louis d'or contre l'arête émergée des pierres... ("Les compagnons de la rivière")

Dans ces souvenirs de 39-40, on pourrait trouver d'autres moments où le combattant n'a pas l'esprit vraiment belliqueux... Mais, au cours de ces mois peineux, tous ses frères d'armes, à quoi pensaient-ils ?
Georges Riguet les observait, en partageant leurs désespoirs et leurs espoirs.
Et, l'on peut dire qu'en ces circonstances particulières, l'écrivain a su dévoiler le double versant de la vie pittoresque et douloureuse de l'humanité.

C'est cela qu'il faut retenir : Sous l'apparence d'un journal du quotidien, de tels témoignages ont une gravité ontologique et intemporelle.
Comme la parole des vrais poètes.
Ecoutons le vrai poète Georges Riguet défendre le souvenir d'Anciens Combattants, à l'occasion d'un 11 novembre :



IN MEMORIAM


Ont-elles encore un visage,
Les ombres des morts d'autrefois ?
Ont-elles encore une voix
Qui nous redise leur message ?

0 morts d'hier et de naguère,
Peuple immense et silencieux,
Armée innombrable de ceux
Qu'emporta l'ouragan des guerres,

Combattants tombés au service
D'un idéal de liberté
De paix et de fraternité,
Martyrs du plus haut sacrifice,

Non, le temps ne saurait prétendre
A vous immoler de nouveau !
Par-delà l'horreur du tombeau,
Votre âme encor peut nous entendre.

Ombres chères, soldats sans haine,
Votre armée est toujours debout
Vous vivez en chacun de nous,
Et lourde en nous est votre peine...

En vain le feu de la bataille
A-t-il consumé vos destins
La rumeur de vos pas lointains
Hante encor la nuit qui tressaille.

Morts de Verdun, foule profonde,
Morts de Lorraine ou de l'Artois
Endormis sous vos croix de bois,
Vous n'avez point quitté ce monde !

Vous luttiez pour de nobles causes
Pour la paix, pour la liberté,
Pour des lendemains enchantés
Où tout serait apothéose.

Vous méritez mieux que l'a gloire
Inscrite au front des monuments.
C'est notre cœur, à tout moment,
Où doit revivre votre histoire.

Honneur à vous, soldats de France
Le pays sait ce qu'il vous doit,
Et son deuil est tout à la fois
Fait de larmes et d'espérance.

 

Secrétariat du Prix : Madame Monique LABAUNE - 17, route de Montcoy - 71670 - Le Breuil