Il y avait à Bazeu un pauvre
homme nommé Jean Beuchot. On l'appelait plus souvent, tout uniment,
le Jean. Je dis pauvre homme parce que c'est la vérité. De quelque
bout qu'on le prît, pauvre il était. Pauvre de mine, pauvre d'argent
et d'existence. Pas tellement malin non plus, à en croire les
Bazeutins, ce qui n'était pas fait pour relever la sauce...
Point davantage riche de famille, le malheureux, étant donné que
la Beuchote, son épouse, avait quitté ce bas monde depuis longtemps.
...Ainsi
resté seul, sans enfants, le Jean menait comme il pouvait sa pauvre
vie. Sans métier bien défini. Travailleur " à la journée ", le
plus souvent, chez l'un ou chez l'autre, dans les " domaines "
d'alentour. Selon la raison, cultivant la terre, s'occupant des
bêtes, charroyant, bûcheronnant, taillant les bouchures... Vingt
besognes à tour de rôle, autant dire, sans une qui rapportât beaucoup
plus que le pain quotidien.
Mais quoi, c'était ça ou rien!
Sa journée finie, - à quelle heure, souvent, dans le temps où
les travaux pressent ! - le Jean regagnait son logis.
Rien d'un château, vous pensez!
Une seule pièce entre quatre murs, avec tout de même une porte
et un bout de fenêtre sur la rue. (Le lieu avait servi autrefois
de " boutique " à un sabotier.)
Telle quelle, pourtant, la bicoque lui allait, au Jean, pour la
simple et unique raison que le prix du loyer, en cet endroit,
restait dans ses maigres moyens.
À considérer aussi qu'en plus de l'habitation, le locataire avait
droit, l'année durant, à l'exploitation d'une moitié d'arpent
sur la colline avoisinante. Une bonne chose pour le pauvre Jean,
cette affaire-là. La terre n'était pas des meilleures, sur cette
côte, mais permettait tout de même, bon an, mal an, de récolter
de quoi se nourrir aux jours sans travail: le dimanche ou pendant
l'hiver, quand les " domestiques " sont moins demandés.
Le Jean Beuchot passait donc là ses heures creuses, " faisant
venir " des choux, des raves, des haricots, des citrouilles, des
pommes de terre... Heureux comme tout, en ces moments-là, à la
pensée de travailler vraiment pour lui.
Au point qu'à la belle saison, sitôt rentré de sa " journée ",
point rare était de voir le bonhomme enfiler le chemin de son
" ouche ", comme il disait, pour un complément d'ouvrage. Même
d'avance bien fatigué, sachant que c'était à son profit.
Même très tard, certaines fois, longtemps après soleil couché.
C'est ainsi qu'une de ces nuits-là...
Mais d'abord une explication qui a son utilité.
Il y avait aussi à Bazeu, au temps où vivait le Jeanjean, une
équipe de jeunes gars, sans grand poil encore au menton, qui ne
crachaient pas sur la drôlerie, même un peu grosse... La chose
n'est point pour surprendre. Quand on a quinze ou seize ans -
je parle pour les garçons - à quoi occuper ses soirées, dans un
village comme Bazeu ? L'auberge ? Il y faut des sous, qu'on n'a
pas. Courir les filles ? On voudrait bien. Mais ce n'était pas
encore l'époque, venue depuis, où toute liberté leur est due,
à ces mignonnes, y compris celle d'aller tâter des plaisirs du
clair de lune, à la mi-nuit, par les sentiers bocagers...
Que faire, alors, dites-moi, sinon se mettre en quête, vaille
que vaille, de quelque occasion de divertissement.
À l'heure entre chien et loup, s'amuser par exemple à aller tambouriner
au volet de la " mée " Césarine, une vieille " mal endurante ",
pour le seul plaisir de la voir surgir, furieuse, au seuil de
son logis, et de l'entendre crier ses malédictions... Guetter
la sortie des clients de l'Auberge du Vieux-Pont et rire un brin,
le cas échéant, aux dépens de ceux qui peinent à tenir debout...
Un autre soir, installer un épouvantail d'horrible allure au beau
milieu du chemin que devront emprunter à l'aube, le lendemain,
les quelques paroissiennes fidèles à l'office du matin... Ou bien
encore, éclairer d'une bougie une grosse courge au ventre évidé,
sculptée en masque grimaçant, et déposer à portée de regard la
diabolique figure, devant telle porte bien choisie, avant d'aller
cogner à l'huis...
En d'autres instants encore, selon le lieu et la saison, " faire
le carnaval " par les rues, aller marauder par les ouches et les
vergers, exciter les chiens à l'attache, disposer des bâtons en
croix devant la porte des étables pour faire croire à des sortilèges,
attacher un rat crevé à la sonnette du presbytère, déplacer ici
ou là une échelle, un tas de fagots..., tirer hors du hangar et
pousser dans le fossé la charrette du père Brivot, jeter des fruits
pourris dans le trou des caves, enduire de suie une poignée de
porte, orner d'un seau percé la manivelle d'un puits... Ou tout
simplement, faire tapage, imiter des cris d'animaux, ameuter le
bourg entier, parfois, au gré des charivaris les plus insolites.
En bref, toutes les " sottises " imaginables.
" Ah ! les grands mandrins ! grognait le reste du pays, ça se
croit malin et c'est plus bête que des bestiaux, à cet âge-là.
"
Bon, mais venons-en à ce fameux soir...
C'était dans les débuts de l'été, à l'entour de la Saint-Thomas.
Un samedi, rentré de bonne heure, après sa " journée " chez quelque
employeur, le Jean Beuchot n'était pas resté longtemps au logis.
" J'ai dans l'ouche, se marmusait l'homme, des " treffes " qui
sont bonnes à piocher. Le temps est beau. C'est le moment. "
Ainsi dit, en route pour la côte!
Le malheur, c'est qu'au même instant, quelques-uns de ces jeunes
" mandrins " dont vous connaissez les plaisirs se trouvaient là,
eux aussi, sur le chemin communal.
De voir le Jean gagner sa terre, la pioche à dents sur l'épaule,
n'est pas, vous pensez bien, sans les intéresser.
Ni sans faire travailler leur imagination...
Ils se concertent à mi-voix, discutent, mettent l'affaire au point.
" D'accord, les gars! Avec le Jeanjean, rien à craindre... On
va se payer un bon moment ! "
Et, dans la demi-heure qui suit...
Cette nuit d'été est magnifique. La lune brille dans le ciel comme
une lanterne de soir de fête. Un vent léger la balance là-haut,
croirait-on, d'un nuage blanc à un nuage noir, modifiant ainsi
à mesure, comme par amusement, l'éclairage du paysage. De tièdes
brises voyagent par les espaces plus proches apportant des senteurs
mêlées de terre chaude, d'herbe sèche et de fleur d'acacia. Fièrement
dressés ou pareils à des bêtes accroupies dans l'ombre, les arbres
et les buissons échangent un mystérieux langage fait de bruits
furtifs, de grattements, de piétinements, de piaulements, de cris
brefs et de froissements de feuillage... Un oiseau nocturne, parfois,
sillonne le clair de lune de son vol silencieux.
La belle nuit!
Dans sa moitié d'arpent, sur le flanc de la colline, le Jean Beuchot,
lui, pour sa part, profite à sa manière de cette soirée sans pareille.
C'est bon, d'y voir clair à cette heure !
Il travaille, le brave Jean. Paisiblement, méthodiquement, sans
se presser, plant après plant, il " pioche ses treffes ".
Quand le ciel est bien dégagé, l'ombre du vieux paysan, sur le
sol, reproduit curieusement sa gesticulation. La besogne avance...
Hardi, bonhomme !
... Soudain, tiens, mais quelle est cette voix qui résonne à travers
l'air, comme la fanfare d'un appel en direction du travailleur
? Une voix au timbre bizarre, haut perchée, mais très sûre d'elle,
et parfaitement distincte.
La voix prononce des mots étranges:
" Oh, oh, oh ! Que fais-tu là à pareille heure, âme égarée, pauvre
pécheur ? Écoute, écoute… Minuit va sonner au clocher. N'est-il
point temps de quitter ton champ ?"
À cette incantation sonore, le Jean Beuchot, brusquement, a suspendu
sa besogne... Il n'est point sourd, le brave Jean ! Il lève la
tête et jette un œil du côté d'où vient le sermon...
Quelle histoire ! Là, tout près, à cinquante pas, à mi-distance
de la barrière de l'enclos et bien en vue dans le clair de lune,
il y a une espèce de fantôme, tout blanc, pareil à un épouvantail
habillé d'un drap de lit.
Le fantôme gesticule et poursuit sa harangue, de la même voix
criarde: " Sauve-toi, pauvre âme égarée! Le diable est là qui
te guette... Il est grand temps, il est grand temps de quitter
ton champ ! " Le Jean Beuchot ne répond mie. Quoi répondre!
Mais, tout Jeanjean qu'on vous nomme, on a tout de même un brin
d'idée dans la cervelle, quand c'est le moment.
Donc, diablerie ou autre chose, on va bien voir!...
Et, se redressant tout de bon, sans même cracher dans ses mains,
mais levant hardiment sa pioche, le Jean Beuchot court au fantôme,
tout dret, grondant et marmonnant à mesure, à l'adresse du revenant:
" Ah, je m'en vâ t'en donner, moi, de l'âme égarée; je vâ t'en
donner... Attends seulement ! "
En présence d'une telle contre-attaque, - non prévue sans doute
au programme - le drap de lit n'a pas insisté. Cette pioche en
l'air dressée, il faut croire, faisait son effet. Avant même que
le poursuivant, - heureusement point des plus agiles après sa
longue journée, eût atteint la moitié du chemin, tout était déjà
dégagé..., le revenant comme envolé et ses complices, de leur
côté au grand galop par la descente... On vous le redit: en moins
de rien, plus trace de fantôme nulle part! Point mécontent de
lui, le Jean Beuchot est retourné à ses patates. ... Et voyez
comme curieusement les drôleries de cette sorte peuvent avoir
heureux effet.
A la suite de cette soirée-là - dont eut vent pas mal de monde
- les " mandrins " du clair de lune, à Bazeu, furent bien une
grande semaine avant de recommencer à faire parler d'eux.
Ecrit par Georges Riguet,
publié dans le journal La Renaissance du 10 juillet 1982.