CHÈRE SOUVENANCE
A quoi cela tient-il que rien ne vous efface,
Images d'autrefois, si banales pourtant !
A quoi cela tient-il qu'au cinéma du temps
Le plus beau des décors jamais ne vous remplace
Images d'un pays qui fut mien sans partage
Et dont le souvenir, au plus profond de moi,
N'a point cessé de m'imposer sa douce loi,
Tel un livre admiré dès la première page.
Voici le cher village aux aubes radieuses,
Avec ses bruits et ses rumeurs d'un autre temps,
Ses chemins malaisés et ses chars cahotants,
Sa croix de pierre et sa fontaine aux eaux rieuses.
Les maisons ont des airs d'aïeules débonnaires;
La mousse est sur leurs toits comme un second bonnet;
Leurs murs ont un aspect quasi parcheminé...
0 visage émouvant des logis centenaires
Et voici la demeure à mes songes fidèle !
Des paires de sabots en encadrent le seuil,
Et la même lucarne au grenier suit de l'oeil,
Depuis toujours, le preste envoi d'une hirondelle.
Entrons. L'ancienne horloge est là, tricotant l'heure,
Maille à maille, au tic-tac de son chant régulier.
Chaque meuble est en place à son coin familier;
Rien n'a changé, me semble-t-il, dans la demeure.
Voici la huche à pain, le vieux fauteuil, l'armoire,
La table où notre bol de soupe était servi,
Les grands rideaux à fleurs tombant des ciels de lit,
Et cette assiette au mur, dont m'amusait l'histoire.
Chaque objet me chuchote un mot, me conte un rêve...
Qui donc est cet enfant bien sage, et tout à coup,
Dès que la lourde porte a tiré son verrou,
Courant, cheveux au vent, dans le jour qui se lève ?
Ô pays d'autrefois, mon jardin, ma prairie,
Ma première aventure et mon premier bonheur,
Quel périple jamais pourrait tenter mon coeur
S'il détournait mes pas de ton imagerie !
Bataille des saisons sur la colline ronde,
Coups de chapeau du vent moqueur dans les taillis,
Bocage aux oiseaux fous quand vient le temps des nids,
Cortège des moissons dans la lumière blonde...
Que dire encor ? L'automne en guêtres de feuillage,
La fanfare de l'air dans les grands peupliers,
Ou, quand l'hiver rougit le nez des écoliers,
Ces milliers d'oiseaux blancs sur les toits du village...
Ainsi chaque saison nous offrant sa parure,
Nous éprouvions nos pas dans ces décors changeants,
Volontiers dédaigneux des paroles des gens,
Choisissant à plaisir le jeu de l'aventure.
Ah, comment l'oublier, l'aventure d'enfance ?
A-t-on jamais fini d'en épuiser le goût
Quand un bout de clocher qu'on revoit tout à coup
Suffit à raviver sa chère souvenance !
par Georges Riguet