Avec Georges RIGUET (né le 28 juillet
1904, à Uxeau, près de Gueugnon) la Saône-et-Loire
a perdu (au début 1998) l'un de ses plus fidèles artisans.
Car, sa vie durant et pour exercer son art éducatif et littéraire,
cet enseignant-écrivain n'aura jamais quitté son département.
Son enfance se partage entre Uxeau et Autun où
son père est instituteur (jusqu'en 1913), puis il fréquente
le Cours Complémentaire du Creusot et l'École Normale
de Mâcon (promotion 20-23). Après une première
affectation à Rully et son service militaire (qui lui fait
découvrir l'Afrique du Nord), il est nommé instituteur
au Creusot en 1926 et, si l'on excepte la période de mobilisation
de 39-40 et un transfert d'une année à Toulon-sur-Arroux
en 1943, il passe toute sa carrière au Groupe de l'Est
de la ville industrielle, en assumant longtemps les fonctions
de Direction et en obtenant les plus hautes distinctions professionnelles
(médaille d'argent, officier dans l'ordre des palmes académiques...)
C'est au Creusot aussi qu'il fonde une famille
(il a deux enfants) et commence à écrire, encouragé
par le poète Gustave GASSER puis par l'écrivain
Paul CAZIN connu de toute la France lettrée, avec lequel
il ne cessera d'entretenir des relations affectueuses et respectueuses.
Les écrits de Georges RIGUET sont variés
et abondants. " Tu as une virtuosité insigne d'expression
rythmique ; tu es un enfant chéri des Muses ", lui
disait Paul CAZIN et la romancière Marilène CLEMENT
ajoutait : " Votre prose est infatigable ". Pour la moitié,
les oeuvres publiées sont des recueils de poésie,
en effet, mais elles comportent aussi des récits, des histoires
pour enfants (comme celles d'Antonin
Muset, ce livre de lectures utilisé dans les
classes du cours moyen), des souvenirs militaires, des croquis
littéraires sur Le Creusot. A cela s'ajoutent des souvenirs
d'enfance (certains inédits), des chansons (Ex. "
Vers le Pays "- chant du retour des Prisonniers et
Déportés- ou " La Chanson
du Morvan ") et, surtout, les innombrables articles
qu'il confie, durant soixante ans, à tous les journaux
et revues régionaux. Depuis 1925, époque où
il publie, pendant plusieurs mois dans un journal du bassin minier
(La Gueule Noire) une suite de souvenirs de son service militaire
(intitulée " L'arme sur l'épaule
"), jusqu'en 1997-98 où ses derniers comptes
rendus de livres sont publiés dans Le Courrier de Saône-et-Loire
ou dans Le Morvandiau de Paris, il ne cessera de proposer aux
lecteurs de la Région des contes, des poèmes, des
analyses littéraires (ex. " Brins
de plume ",
" D'un mot à l'autre ",
etc...), des évocations du temps passé ("
Bonjour village ",
" Au bon vieux temps ",
" Échos du temps révolu ",
etc...), des réflexions pédagogiques, des entretiens
philosophiques divers (" Libres propos
",
" La santé par les plantes ",
" Notes sur l'esprit bourguignon ",
" Gouttes d'encre ",
" Courts métrages ", etc...)
toujours pleins d'une bonhomie souriante et lucide.
Le grand public apprécie particulièrement
ses contes et son témoignage enracinés dans la campagne
d'autrefois ; il reçoit des lettres qui le remercient de
ses " petits articles pleins d'humour et de bon sens qui nous
rappellent notre jeunesse " ou bien de ses " contes du
Morvan qui empruntent au parler local ses vocables les plus pittoresques
". Depuis ses débuts, les spécialistes louent la
forme limpide et le fond de sa production orchestrée autour
de trois motifs dominants : la campagne, l'enfance et le rêve.
Ces thèmes sont liés :
Toujours un songe est là
qui ne me quitte pas,
Fils que je reste éperdument
d'une autre terre...
Cette terre, c'est la campagne de son enfance
qu'il chante en alexandrins dans des strophes obsessionnelles
et inspirées :
Campagne de chez nous, bruyères
morvandelles,
Cailloux de la montagne
et galets de l'Arroux,
Clocher, sapins, moutons,
porche aux nids d'hirondelles,
Hameaux cachés, pays
fermé comme au verrou...
On ne guérit pas de son enfance, paraît-il
; Georges RIGUET entretiendra toujours sa nostalgie du paradis perdu
:
Non, rien n'est condamné,
pourvu qu'on veuille y croire !
En dépit des détours
où m'ont conduit mes pas,
Le pays d'où je viens
ne m'abandonne pas
Puisque indéfiniment
présent dans ma mémoire.
C'est cette source, cette veine qui provoquera
en lui les accents les plus purs et les plus profonds. C'est son
village natal qu'il évoque dans Les
Chansons de l'Ouche-fontaine (le beau recueil poétique
de sa maturité, récompensé en 1948 par le
Prix Maurice Rollinat) et dans quantité de textes où
revivent les Anciens, les pratiques et les jeux, et jusqu'à
l'atmosphère du pays. Le regard pénétrant
du poète a gardé de l'enfance assez d'innocence
et de bonté pour révéler la beauté
de la nature et observer fraternellement la peine des travailleurs
(Chants nouveaux), la condition
des animaux (Croquis, Chansons de bêtes...)
et, bien sûr, la vie des enfants qu'il instruit dans son
métier :
"La Petite Muse est entrée dans ma
classe un mercredi matin. J'étais assis à mon bureau.
Je corrigeais des cahiers..." Ainsi présente-t-il un
manuscrit (inédit) de plus de quatre-vingts ravissants
poèmes pour enfants (sélectionnés en 1989
au Grand Prix National de Poésie pour la Jeunesse). Et
le manuscrit (inédit également) de Douzième
année rappelle en préface que " La vie a deux
côtés dont l'un est pour les hommes et dont l'autre
est pour les enfants ". Tout se passe, en effet, comme si
l'artiste essayait sans cesse de retrouver le domaine de l'enfance,
le " domaine inconnu " qui serait, en quelque sorte, l'envers
mystérieux de la vie :
Il est un autre univers
Et c'est le destin du monde
Que de poursuivre sa ronde
Sans voir jamais découvert
Le mystérieux envers
Et sa vérité
profonde.
Cette idéalisation du passé, toutefois,
n'est pas celle d'un esprit chimérique. Bien au contraire
! Georges RIGUET est fixé dans son temps (qu'il considère
dans ses " billets philosophiques ")
et dans son département (" O noble et fier terroir,
Saône-et-Loire superbe... ") dont il décrit les
charmes dans un " album " d'une trentaine de quatrains (Revue
Images de Saône-et-Loire, 1983). Tant ses actes
que ses écrits manifestent l'attachement qu'il éprouve
pour son pays : pour son quartier (dans le cadre de l'Association
pour les Personnes âgées), pour sa ville (qu'il réhabilite
dans Le Creusot, cité calomniée
et caractérise avec pittoresque dans Images
creusotines), pour sa région natale qu'il chante
dans maints textes et ballades :
Je suis un enfant du Morvan.
J'aime sa rampe forestière
Et les talus où la
fougère
Se courbe quand siffle le
vent.
J'aime ce vaste ciel mouvant,
Tour à tour pénombre
et lumière.
Son pays, il le défend aussi au cours
de sa campagne militaire de 39-40 qu'il raconte dans un récit
intitulé Les Guerriers sans fureur
puis au cours de son activité au sein de l'Union
Fédérale des Anciens Combattants qui lui remettra,
en 1989, la médaille de vermeil " pour quarante-cinq
années de présence et services rendus au monde du
Combattant ". Parmi ces services, aussi, des hymnes, comme
ce bel " In Memoriam " (14
quatrains) publié un onze novembre :
O morts d'hier et de naguère,
Peuple immense et silencieux,
Armée innombrable
de ceux
Qu'emporta l'ouragan des
guerres !
Georges RIGUET ne devra pas être oublié
car il était sérieux, fidèle, dévoué.
En aura-t-il rédigé des hommages et des comptes
rendus de livres ! Peu d'ouvrages écrits dans sa Région
qu'il n'ait présenté consciencieusement et avec
bienveillance. Car la bonté et la modestie caractérisaient
aussi cet orfèvre, membre de l'Académie de Mâcon
(depuis 1957), et de l'Académie du Morvan (depuis 1968),
membre du jury du Prix du Morvan et du Prix de poésie Gustave-Gasser
dont il fut l'un des Présidents. Ses jugements étaient
toujours modérés, à l'affût de la part
positive de l'oeuvre, craignant que ne soit négligée
quelque originalité de l'auteur et se penchant sur elle,
attentivement, comme dans son art il se penchait vers les plus
démunis : " le poète des humbles ", " ces vers
qui parlent à l'âme et rendent meilleurs "...
écrivaient les critiques dès 1933. Et, ces dernières
années encore, Henri NICOLAS, le talentueux journaliste
et écrivain de Saône-et-Loire, ne parlait jamais
autrement que du " bon Georges RIGUET ".
Les dernières décennies sont assombries
par la perte de son épouse, Simone BOURGOIN : De même
qu'il avait chanté leur jeune amour, en 1935, dans son
Imagerie nuptiale à la sensibilité frémissante,
il essaie de circonvenir sa peine et de cacher en des rimes confidentielles
la détresse de sa solitude.
En amitié, il aura été constant
aussi et sa correspondance s'honore de noms connus. Avant guerre,
il échange avec Victor MARGUERITTE (qui préface
ses Chants nouveaux), avec les Académiciens Edouard ESTAUNIE
et Georges LECOMTE, avec l'historien dijonnais Georges BOUCHARD,
avec les Directeurs de la revue littéraire La Bourgogne
d'or : Gustave et Lylhète GASSER. Il est un familier des
peintres creusotins Claude PALLOT, René GUYON, Raymond
ROCHETTE (qui illustre plusieurs de ses recueils avec des bois
gravés). Il entretient des relations suivies avec la fine
fleur de l'art bourguignon : les écrivains Marilène
CLEMENT, Jean SEVERIN, Roger DENUX, Marcel BARBOTTE, Alberte MARTELLET,
Emile MAGNIEN, Tristan MAYA, Roger SEMET..., avec le Directeur
du Courrier de Saône-et-Loire René PRETET, avec l'historien
du Morvan Joseph BRULEY et Albert COLOMBET, Directeur de la revue
Pays de Bourgogne. Au risque d'en oublier beaucoup... En 1997-98,
une poétesse comme Renée GILLET continue de s'enchanter
de sa poésie et la met en musique ; cinquante ans auparavant,
Paul CAZIN trouvait que la voix de Georges RIGUET était
" la voix même de la raison comme du coeur ". Cette
voix qui interpellait le bonheur :
" Bonheur, bonheur, que cherches-tu
Et que faut-il pour te séduire
? "
Le bonheur m'a fait un sourire,
Mais il ne m'a rien répondu.
Elle s'est tue, cette voix lyrique qui savait
garder raison :
Si glorieux que soit ton rêve,
O voyageur, la mort te suit,
Car, pareil au vent qui
se lève,
Le temps s'en va, le temps
s'enfuit...